Le CBD se vend dans des boutiques françaises depuis une dizaine d’années, mais aucun organisme public ne publie de recensement annuel du secteur. Les chiffres qui circulent viennent soit d’un cabinet d’études privé, soit d’un syndicat professionnel qui défend les intérêts de ses adhérents, soit de communiqués officiels ponctuels liés à un changement réglementaire. Nous avons cherché, pour chacun, la source nommée et la date de publication.
Combien pèse le marché français du CBD ?
Le cabinet Xerfi, spécialisé dans les études sectorielles, chiffre le marché français du CBD à 600 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, dans une étude mise à jour le 6 juin 2024. L’UPCBD, syndicat professionnel du secteur, avance de son côté environ un milliard d’euros par an sur l’ensemble de la filière, de la production à la vente, sur une page de présentation qui ne porte aucune date.
Les deux chiffres ne mesurent pas le même périmètre. Xerfi compte les ventes aux consommateurs finaux dans les circuits de distribution ; l’UPCBD raisonne filière complète, agriculture comprise, et défend par ailleurs les intérêts économiques de ses adhérents auprès des pouvoirs publics, ce qui invite à lire son ordre de grandeur comme une estimation de partie prenante plutôt que comme une mesure indépendante. D’autres montants circulent sur des sites commerciaux, entre 600 millions et 1,5 milliard d’euros, parfois présentés comme des projections à l’horizon 2025 ou 2027, sans étude citée ni date de publication identifiable. Nous ne les reprenons pas.
Combien de boutiques spécialisées en France ?
Aucune chambre de commerce ni aucun institut statistique ne publie de recensement des boutiques de CBD : le code d’activité déclaré à l’Insee ne les isole pas des autres commerces spécialisés. La seule estimation nommée que nous ayons trouvée vient de l’UPCBD elle-même, qui avance près de 1 500 boutiques spécialisées sur sa page de présentation du secteur, auxquelles s’ajoutent plusieurs milliers de buralistes qui vendent aussi des produits au CBD sans en faire leur activité principale. Cette page ne porte pas non plus de date de publication.
Des chiffres nettement supérieurs, 2 000, 3 000, parfois plus de 5 000 boutiques, circulent sur des sites de vente en ligne ou des blogs spécialisés, sans source nommée ni méthode de comptage indiquée. Nous ne pouvons pas les vérifier, et préférons le signaler plutôt que de trancher à leur place.
Qu’est-ce qui a disparu des rayons depuis 2023 ?
Le CBD lui-même n’a jamais figuré sur la liste française des stupéfiants, contrairement à la molécule de THC au-delà du seuil fixé par la réglementation. Mais les boutiques ont aussi vendu, ces dernières années, d’autres cannabinoïdes obtenus par transformation chimique, présentés comme des alternatives plus puissantes. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a progressivement fermé cette porte.
Le 12 juin 2023, l’ANSM a classé l’hexahydrocannabinol (HHC) et deux de ses dérivés, le HHCO et le HHCP, sur la liste des stupéfiants, avec effet au 13 juin 2023. Le 22 mai 2024, avec effet au 3 juin, une deuxième décision a élargi ce classement à une famille entière de molécules construites sur un même noyau chimique, incluant le HHCPO, le THCP, le H4-CBD et le H2-CBD, ainsi qu’à plusieurs cannabinoïdes de synthèse vendus sous forme de résine ou de poudre. Cette décision a ensuite été précisée, le 3 juin 2024, pour exclure du classement les substances présentes à l’état de trace dans le chanvre agricole, comme le THCA conforme au seuil de 0,3 % de THC. Ce qui reste autorisé à la vente en boutique est donc, techniquement, plus restreint qu’il y a trois ans, indépendamment de ce que dit la loi sur le CBD proprement dit.
Pourquoi les produits alimentaires au CBD ont-ils été retirés en 2026 ?
Le 20 mai 2026, le ministère de l’agriculture a publié un communiqué annonçant la généralisation des contrôles sur toutes les denrées alimentaires contenant du CBD ou un autre cannabinoïde, avec effet au 15 mai 2026. Le motif invoqué est le règlement européen sur les nouveaux aliments (UE 2015/2283) : l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a conclu en juin 2022 à l’impossibilité de statuer sur l’innocuité du CBD faute de données suffisantes, et a confirmé cette impossibilité dans une seconde déclaration adoptée en février 2026. Sont visés les compléments alimentaires, huiles sublinguales, gummies, chocolats, boissons et infusions présentées comme des denrées alimentaires. Les fleurs et résines destinées à être fumées ou vaporisées, ainsi que les e-liquides et les cosmétiques, restent hors du périmètre de ce texte.
Une question écrite de la députée Anna Pic, publiée au Journal officiel le 9 juin 2026, cite des données de FranceAgriMer selon lesquelles les ventes de compléments alimentaires à base de chanvre en pharmacie ont représenté 9,8 millions d’euros en 2024, et environ un million d’euros chacune en parapharmacie et en magasin biologique. La réponse ministérielle, publiée le 1er septembre 2026, confirme que tous les produits alimentaires au CBD actuellement commercialisés en France, qu’ils soient synthétiques ou extraits du chanvre, sont considérés comme illégaux au regard de ce règlement, faute d’autorisation européenne délivrée à ce jour. Le cadre général de ce qui reste autorisé pour le CBD est détaillé dans ce que dit la loi sur le CBD sans THC, et sa construction depuis 2020 dans ce qui a changé pour le CBD depuis 2020.
Quel poids économique ce basculement représente-t-il ?
L’UPCBD a réagi par anticipation dans un communiqué publié le 11 mai 2026, la veille de l’entrée en vigueur du nouveau plan de contrôle. Le syndicat y avance que le segment alimentaire représente 40 % du chiffre d’affaires de la filière chanvre et que 35 000 emplois directs sont menacés par la fin de la tolérance administrative. Ces deux chiffres sont présentés par l’organisation qui défend les entreprises concernées, sans étude indépendante citée à l’appui. Nous les rapportons comme la position de l’UPCBD, pas comme une mesure établie par un tiers.
Un autre épisode illustre le même mécanisme. Le 21 janvier 2026, l’UPCBD a salué l’abandon de l’article 23 du projet de loi de finances 2026, qui prévoyait une hausse de la TVA sur les produits alimentaires au CBD, des droits d’accise supérieurs à 50 %, l’interdiction de la vente en ligne et un monopole de vente réservé aux buralistes. Selon le syndicat, l’adoption de cet article aurait provoqué la fermeture de 90 à 95 % des boutiques spécialisées et menacé 20 000 à 25 000 emplois directs et indirects. La mesure a finalement été retirée de la version du budget engagée par le gouvernement au titre de l’article 49.3 de la Constitution. Ce cadre budgétaire s’inscrit dans le prolongement du régime posé pour le CBD en France, construit par arrêté et par décision de justice plutôt que par la loi.
Ce qui reste à vérifier
Trois zones d’ombre demeurent. Aucun institut indépendant ne recense les boutiques ni ne mesure le chiffre d’affaires du secteur avec une méthode publique et vérifiable : les seules estimations disponibles viennent d’un cabinet d’études privé et d’un syndicat professionnel qui a un intérêt direct à présenter des ordres de grandeur favorables à ses adhérents. Les conséquences chiffrées du retrait des produits alimentaires au CBD, avancées par l’UPCBD à 35 000 emplois et 40 % du chiffre d’affaires de la filière chanvre, n’ont pas été confirmées par une étude d’impact publique à la date de publication de cet état des lieux. Enfin, aucune source ouverte ne permet de dater une éventuelle nouvelle étude Xerfi postérieure à 2024, qui actualiserait le chiffre de 600 millions d’euros pour 2025 ou 2026.