Sur un sachet, Bubble Kush ressemble à une fiche d’identité : un parent qui sentirait le chewing-gum, un autre venu des montagnes, une lignée connue. Le nom renvoie bien à une histoire, mais pas à une seule, et aucune n’est déposée nulle part.
Bubble Kush désigne-t-il une variété identifiée ?
Non. SeedFinder, un annuaire de variétés en accès libre, recense sept Bubble Kush chez sept maisons de graines, avec au moins trois filiations annoncées différentes. Aucune dénomination du portail européen des variétés ne contient le mot Kush, et le registre de génotypage Kannapedia ne connaît pas ce nom. C’est une appellation commerciale partagée, sans description de référence.
Sept fiches, trois généalogies
Les fiches reproduites par SeedFinder sont des déclarations, et elles ne racontent pas la même chose. Quatre maisons annoncent le croisement que le nom suggère, Bubble Gum et OG Kush. Dizzy Duck Seeds publie Bubba Kush x O.G. Kush, sans Bubble Gum. Ocean Grown Seeds cite Pineapple C99, un Bubba Kush dit « pre 98 » et Master Kush, et sa description commence par les mots « Bubba Kush ». Le glissement d’un nom à l’autre se retrouve jusque chez Royal Queen Seeds, dont la description appelle la plante « bubba kush » au détour d’une phrase.
| Maison | Parents déclarés | THC annoncé | À noter |
|---|---|---|---|
| Royal Queen Seeds | Bubble Gum x O.G. Kush | 19 % | version automatique croisée avec Royal Critical Automatic |
| Nirvana Seeds | OG Kush x Bubble Gum | 19 % | rendement et hauteur annoncés identiques à Royal Queen Seeds |
| Zativo | Bubble Gum x OG Kush | 19 % | mêmes chiffres que Royal Queen Seeds |
| DutchFem | père Bubblegum, mère OG Kush | environ 19 % | « probablement » 70 % indica |
| Growers Choice | aucun parent affirmé | 15 à 18 % | CBD annoncé « élevé », sans chiffre |
| Dizzy Duck Seeds | Bubba Kush x O.G. Kush | 20 % | 50 % indica, contre 70 à 80 % chez les autres quand un chiffre est donné |
| Ocean Grown Seeds | Pineapple C99, Pre 98 Bubba Kush, Master Kush | non indiqué | jamais proposée en graines féminisées |
Growers Choice n’affirme aucun parent : sa fiche rapporte que des histoires circulent sur un mélange de bubblegum et d’OG Kush, et que la saveur suffit à comprendre pourquoi on le croit. La filiation y est déduite d’un goût. SeedFinder a pourtant rangé l’entrée sous Bubblegum x OG Kush, avec la mention « probably ». Royal Queen Seeds, Nirvana Seeds et Zativo affichent de leur côté le même taux de THC et les mêmes fourchettes de rendement et de hauteur : une description reprise d’une maison à l’autre l’expliquerait plus simplement que trois mesures indépendantes, sans que nous puissions le vérifier.
Qui a nommé Bubble Kush, et quand ?
Aucune des sept fiches ne revendique la paternité du nom ni ne donne d’année de création. La trace datée la plus ancienne que nous ayons relevée est une troisième place à la Highlife Cup 2012, catégorie Bio, attribuée par SeedFinder à la version de Dizzy Duck Seeds : celle qui ne contient pas de Bubble Gum.
Ailleurs, les attributions divergent encore. Leafly classe Bubble Kush parmi les hybrides, sans nommer d’obtenteur ; la seule filiation visible sur sa page figure dans l’avis d’un lecteur, qui écrit « apparemment » Bubblegum x OG Kush. Le même site tient une fiche distincte pour Bubblegum Kush, attribuée à Bulldog Seeds. AllBud attribue Bubble Kush à une huitième maison, Green House Seeds, absente de la liste de SeedFinder, et présente Bubblegum Kush et Bubba Kush comme d’autres noms de la même plante.
Deux parents qui ont chacun plusieurs histoires
Bubble Gum n’est pas une référence unique. Serious Seeds, qui en vend une version, publie un récit détaillé : la lignée vient d’un cultivateur de l’Indiana, dans les années 1980, qui a remis en 1993 trois plantes femelles très différentes à des sélectionneurs installés aux Pays-Bas, Adam de T.H. Seeds d’un côté, Simon et Tony de Cerebral Seeds de l’autre. Le même texte indique que T.H. Seeds tient sa Bubble Gum pour majoritairement indica, alors que Simon, fondateur de Serious Seeds, range la sienne parmi les sativa, obtenue en cinq générations et diffusée depuis 1994. Les fiches de Bubble Kush écrivent « Bubble Gum » sans préciser laquelle.
OG Kush est plus instable encore. SeedFinder la classe parmi les variétés qui ne circulent que par boutures et en recense une quarantaine de versions. Sa page affiche un récit attribué à un certain Marty, publié sur Instagram : des graines obtenues en 1991 dans un garage du sud de la Floride, sur une mère appelée Emerald Triangle, pollinisée par accident par un Hindu Kush acheté à Amsterdam en 1989. Juste en dessous, la page qualifie ses anciennes informations de manifestement fausses, et les conserve : l’une fait naître la plante en 1996 près du lac Tahoe d’une graine trouvée dans un lot de Chemdawg, l’autre en fait un croisement de Chemdawg et lit les deux lettres comme « Ocean Grown ». Royal Queen Seeds les rapporte à « Original Gangster ». Le mot Kush renvoie bien à un toponyme et à un groupe botanique décrits, détaillés à propos de Banana Kush, mais aucune de ces versions d’OG Kush ne repose sur autre chose qu’un témoignage.
Ce que les registres publics contiennent
Un nom devient vérifiable quand un échantillon qui le porte est déposé et génotypé. Kannapedia, un service de la société Medicinal Genomics où des cultivateurs enregistrent des plantes séquencées, comptait 1 460 variétés lors de notre consultation, le 17 septembre 2026. Une recherche sur « bubble kush » n’y renvoie rien. Sur « bubble », deux entrées sans rapport, et aucune Bubble Gum. Bubba Kush, en revanche, y figure. Ce registre n’offre donc aucun profil de référence auquel comparer une plante vendue sous ce nom.
Le portail européen des variétés végétales, tenu par la Commission, donne le versant réglementaire. Pour Cannabis sativa L., nous y avons compté 193 inscriptions dans les listes de 17 pays, soit 165 dénominations distinctes, tous statuts confondus. Aucune ne contient le mot Kush. Sur tout le portail, toutes espèces comprises, « bubble » ne ramène qu’une pomme de terre néerlandaise, Bubble Sun. Les règles qu’une dénomination officielle doit respecter sont détaillées à propos d’Orange Bud.
De 19 % de THC à moins de 0,30 % : ce qui doit changer dans la plante
Les fiches décrivent une plante à THC dominant, annoncée entre 15 et 20 % selon les maisons. En France, la limite est de 0,30 %. Entre 19 % et ce seuil, le rapport dépasse 60, et la génétique dit où un tel écart se joue.
De Meijer et ses coauteurs l’ont montré dans Genetics en 2003, par quatre croisements entre plantes consanguines de chémotype CBD pur et de chémotype THC pur. Toute la première génération présentait un profil mixte. À la suivante, les trois profils, CBD pur, mixte et THC pur, se répartissaient selon des proportions conformes à 1, 2, 1. Leur modèle tient en un seul locus, B, porteur de deux allèles codominants, BD et BT. Grassa et ses coauteurs en ont donné une explication physique dans New Phytologist en 2021 : les gènes des deux enzymes rivales, décrites à propos des trichomes, sont regroupés sur le chromosome 7, assez près pour se transmettre comme un seul locus.
La même équipe a retracé l’origine d’un cultivar riche en CBD, CBDRx. Sur 367 accessions et 2 051 marqueurs, son génome se range avec les cannabis de type drogue, avec une ascendance estimée à 89 % drogue et 11 % chanvre, cette part de chanvre se concentrant sur le chromosome 7, autour du gène de la CBDA synthase. Les trois cultivars riches en CBD séquencés portent une seule copie complète de ce gène et aucune séquence complète de THCA synthase. Les auteurs y voient l’introgression d’allèles de chanvre dans un fond de type drogue, pour élever le CBD aux dépens du THC.
Ce remplacement ne garantit pas un seuil légal : CBDRx présentait 15 % de CBD pour 0,8 % de THC, et les auteurs notent que ces cultivars peuvent dépasser 0,3 % de THC en matière sèche une fois menés à maturité. Pour une fleur vendue sous le nom de Bubble Kush et conforme à la limite française, au moins deux lectures restent possibles : une descendante dont la région décisive vient d’ailleurs, et qui n’a plus le chémotype décrit par les fiches, ou une autre plante qui a seulement reçu ce nom. Le sachet ne permet pas de trancher.
Ce que le droit français attache au mot variété
L’arrêté du 30 décembre 2021 réserve, au I de son article 1er, la culture, l’importation, l’exportation et l’utilisation industrielle et commerciale aux seules variétés de Cannabis sativa L. dont la teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol n’excède pas 0,30 % et qui sont inscrites au catalogue commun ou au catalogue officiel français. Le III fixe la même limite pour les extraits de chanvre et les produits qui les intègrent, et le II a été annulé par le Conseil d’État le 29 décembre 2022 (décision n° 444887), comme le détaille ce que la loi dit du CBD sans THC.
Le deuxième alinéa du I est moins souvent cité : les fleurs et les feuilles sont produites à partir de plantes issues de semences certifiées, la vente de plants et la pratique du bouturage sont interdites, et seuls des agriculteurs actifs peuvent cultiver fleurs et feuilles de chanvre. À la lettre du texte, une fleur conforme au I provient d’une variété dotée d’une dénomination officielle, et le portail européen n’en connaît aucune qui s’appelle Bubble Kush. Quant à OG Kush, l’un des parents les plus souvent annoncés, il est décrit comme une plante qui ne circule que par boutures, une pratique que ce même texte interdit.
Ce que le nom engage, et ce qu’il laisse ouvert
Le nom ne transmet pas une généalogie, puisque sept maisons en déclarent au moins trois. Il ne transmet pas un taux, puisque les fiches décrivent une plante annoncée à plus de soixante fois le seuil français. Il ne transmet pas davantage un arôme vérifié : sur Leafly, dont la fiche agrège douze évaluations d’internautes, les saveurs les plus citées sont le goudron, le diesel et le pin, assez loin du chewing-gum. Ce ne sont pas des mesures, mais la promesse du nom n’y est pas reprise.
Il ne garantit pas non plus la constance dans le temps. Dans un rapport de décembre 2023 financé par la MILDECA, les centres d’addictovigilance de Paris, Lyon et Montpellier ont eu du mal à racheter le même produit sur les mêmes sites à quelques mois d’intervalle : sous la même appellation, le taux de CBD ou le prix avaient changé. Les écarts génétiques entre échantillons de même nom, mesurés aux États-Unis et rappelés à propos de Lemon Haze, relèvent du même mécanisme.
Ce qui reste du cultivar d’origine dans le mot tient à une intention : évoquer une confiserie et une montagne. Nous n’avons trouvé ni génotypage publié d’un lot vendu sous ce nom, ni dépôt de référence, ni date de création attestée, ni analyse rattachant un profil chimique à cette appellation. Seul un bulletin d’analyse rattaché à un numéro de lot parle du produit lui-même.