Banana Kush : un toponyme d’Asie centrale et un arôme

Kush désigne des montagnes d'Asie centrale, Banana une note d'arôme sans lieu. Ce que la botanique, le génotypage et la chimie disent de ces deux mots.

Deux mots accolés sur une étiquette, et deux natures très différentes. « Banana » annonce une odeur, et rien d’autre. « Kush » est un nom de montagnes, attesté mille ans avant d’être repris comme nom de produit, et il renvoie à des populations végétales réellement décrites par la botanique. Le premier mot se vérifie avec un nez, le second demanderait un laboratoire. C’est ce déséquilibre, à l’intérieur d’un seul nom, qui mérite d’être regardé de près.

Le mot Kush renvoie-t-il à un lieu réel ?

Oui. L’Hindou Kouch est un système montagneux d’Asie centrale, long d’environ 800 kilomètres et large par endroits de 240, orienté du nord-est au sud-ouest entre la vallée de l’Amou-Daria et celle de l’Indus. Son point culminant, le Tirich Mir, atteint 7 690 mètres. Son nom figure sur une carte publiée vers l’an 1000. Banana ne désigne aucun lieu.

Elle s’appuie à l’est sur le Pamir, là où se rejoignent les frontières de la Chine, du Cachemire sous administration pakistanaise et de l’Afghanistan, puis s’effiloche vers l’ouest en reliefs mineurs. Ses cols ont livré passage aux armées d’Alexandre, de Gengis Khan et de Tamerlan. Un mot pareil ne sort pas d’un catalogue de semences.

Ce que la botanique rattache à ces montagnes

Elle y rattache un taxon, et un taxon se définit par un objet physique. McPartland et Small ont publié en 2020, dans la revue PhytoKeys, une classification des cannabis riches en THC fondée sur l’examen d’environ 1 100 spécimens d’herbier répartis dans 15 herbiers, complété par une méta-analyse des données phytochimiques et génétiques de la littérature. Ils y distinguent quatre variétés au sein de Cannabis sativa subsp. indica, dont deux domestiquées : la sud-asiatique, var. indica, et la centre-asiatique, var. afghanica.

Cette dernière est le nom savant de ce que le commerce appelle « Indica ». Les auteurs lui désignent un néotype précis : une récolte de Vavilov en 1924 dans la province de Ghazni, au village de Gui-Akhen, sur la route Ghazni-Kandahar, semée en 1926 à la station expérimentale du Caucase du Nord. Un épitype complète la désignation, collecté par Schultes près de Kandahar en décembre 1971 et conservé sous la cote ECON 26505. Les populations sauvages apparentées, elles, suivent un arc de montagnes qui va de l’Hindou Kouch au Karakoram, au Pamir et au Tian Shan.

Un mot d’origine géographique employé en botanique renvoie donc à une planche que l’on peut aller consulter, avec un collecteur, une date et un numéro. Rien de tel n’existe pour un nom vendu au sachet, et ce point est traité à part à propos d’Orange Bud. Un toponyme employé comme argument de vente n’est pas mieux loti : le cas de la beldia marocaine montre qu’un nom de terroir peut circuler sans protection ni cahier des charges.

Pourquoi « indica » ne veut pas dire afghan

Le vocabulaire du rayon a inversé les étiquettes. Le spécimen type de Cannabis sativa décrit par Linné est une plante à fibres, pas une plante à résine ; Lamarck a décrit Cannabis indica à partir de plantes à résine d’Inde, que le commerce appelle aujourd’hui « Sativa ». McPartland et Small qualifient ces équivalences d’erronées et rappellent qu’elles ont contaminé jusqu’à des travaux taxonomiques et des documents juridiques.

La suite est pire pour l’acheteur. Les deux domesticats se distinguaient à l’origine par leur rapport THC sur CBD, supérieur ou égal à 7 chez la sud-asiatique, inférieur à 7 chez la centre-asiatique. Ces rapports ont convergé dans le matériel présenté comme « Indica » et « Sativa », et six études récentes rapportent même l’inversion du critère par rapport aux populations d’origine. Sawler et ses coauteurs avaient mesuré l’ampleur du décalage dès 2015 dans PLOS ONE : sur 81 échantillons de cannabis et 43 de chanvre génotypés sur 14 031 marqueurs, la corrélation entre la position génétique et l’ascendance « sativa » revendiquée par les sources commerciales n’atteignait qu’un r² de 0,36, et les auteurs concluaient que les noms de variétés ne reflètent souvent aucune identité génétique consistante.

Les variétés qui portent « Kush » forment-elles un groupe ?

À l’échelle de la lignée, oui. Lynch et ses coauteurs ont assemblé le plus grand jeu de données génomiques publié à l’époque sur 340 cannabis, et leur réseau phylogénétique de 195 échantillons, construit sur 2 894 marqueurs, place les cannabis à résine à folioles larges avec des échantillons présentés comme des populations afghanes dites Kush. Ce groupe est moins diversifié que celui des cannabis à folioles étroites, et les auteurs y voient une origine plus récente : le biotype de l’Hindou Kouch n’a été clairement documenté qu’en 1929, par l’enquête de Vavilov sur l’agriculture afghane. Les mêmes auteurs préviennent que les « génétiques landrace » proposées par les producteurs et les vendeurs de semences peuvent ou non correspondre à des individus non métissés.

À l’échelle du nom, non. Henry et ses coauteurs ont typé 420 accessions sur 23 marqueurs et identifié 361 génotypes multilocus. Quatorze paires de clones connus sont confirmées, mais les accessions mal étiquetées portant un génotype identique sont fréquentes : « Unidentified » et « Hindu Kush », « Tangerine Dream » et « Violator Kush », « Billy Crystal » et « Blueberry Kush », ou encore un ensemble de sept échantillons dont cinq étiquetés « Pink Kush », un « Atomical Haze » et un « LA Lights ». Le même profil génétique circule sous des noms qui n’ont rien à voir entre eux.

La provenance elle-même est plus incertaine qu’on ne le dit. Ren et ses coauteurs ont reséquencé le génome entier de 110 accessions et obtenu quatre groupes bien séparés. Leur conclusion contredit une idée répandue qui associe le cannabis à un centre de domestication centre-asiatique : leurs résultats sont compatibles avec une domestication unique en Asie orientale, les ancêtres domestiqués du chanvre et des types à résine ayant divergé du groupe basal il y a environ 12 000 ans. Les plantes retournées à l’état sauvage collectées en Asie centrale se rangent d’ailleurs dans le groupe des chanvres cultivés, ce qui en fait des échappées de culture et non des populations sauvages.

L’arôme documenté de cette lignée n’est pas fruité

C’est le point où le nom devient vérifiable, au moins en principe. McPartland et Small décrivent pour var. afghanica un profil terpénique âcre ou « skunky », qui exprime de façon caractéristique des alcools sesquiterpéniques : guaiol, gamma-eudesmol, bêta-eudesmol, auxquels s’ajoutent le nérolidol, le gamma-élémène, l’alpha-terpinéol et le bêta-fenchol. Surtout, ils relèvent que ces profils sont restés distincts là où les rapports de cannabinoïdes se sont brouillés : les hybrides dits « Indica » expriment ces alcools comme leurs ancêtres centre-asiatiques, alcools absents chez les populations sud-asiatiques et leurs descendants. Des siècles de sélection sur la teneur en THC n’ont apparemment pas modifié cette famille de composés.

Lynch et ses coauteurs renvoient à la même observation, en citant les mesures de Hillig selon lesquelles les cannabis afghans à folioles larges présentaient les teneurs les plus élevées en guaiol et en isomères d’eudesmol, tout en précisant qu’ils n’ont pas mesuré ces composés eux-mêmes. Autrement dit, la moitié géographique du nom a une trace chimique candidate, formée dans les glandes résineuses de la fleur. Elle ne se lit nulle part pour autant : une équipe qui séquençait ces lignées indique ne pas les avoir dosés, et ils ne figurent pas parmi les terpènes que les profils commerciaux mettent en avant.

« Banana » se mesure ailleurs que dans les terpènes

L’odeur de banane a une molécule de référence bien identifiée hors du cannabis : l’acétate d’isoamyle, dont PubChem rapporte les descripteurs « fruity, banana, sweet, fragrant, powerful odor » d’après le Fenaroli’s Handbook of Flavor Ingredients, et une odeur « intense mais agréable » de banane d’après une note publiée dans le Journal of Neurology en 2008. Le Merck Index, pour le même composé, retient plutôt la poire.

Dans la fleur, les notes fruitées ne viennent pas des terpènes majoritaires. Oswald et ses coauteurs ont analysé 31 extraits obtenus à partir de résine séparée à l’eau glacée, par chromatographie en phase gazeuse bidimensionnelle couplée à la spectrométrie de masse, puis fait noter chaque échantillon par un panel sensoriel sur une échelle de 0 à 100 mesurant le caractère sucré ou fruité. Le limonène et le bêta-myrcène, les deux terpènes les plus cités, n’y montrent presque aucune corrélation : r = 0,02 et r = 0,12. Le bêta-caryophyllène ressort en corrélation négative modérée, à r = -0,38. Ce sont des esters et des composés soufrés minoritaires qui portent le signal, et les auteurs ont dû synthétiser eux-mêmes plusieurs sénécioates pour les sentir : ceux de n-butyle et d’isoamyle portent des notes de banane. Une variété de leur échantillon, nommée Banana Scream, contenait à elle seule plus de 15 esters différents, aux descripteurs allant du fruité à l’ananas et à la banane.

Ces mêmes auteurs signalent la limite : plusieurs descripteurs rapportés par leur panel, dont la banane, n’ont pas encore d’origine chimique claire dans leurs données. La note existe, elle se mesure mal, et les analyses de routine rapportent précisément les terpènes qui ne la portent pas. Le raisonnement vaut pour toutes les appellations fruitées du rayon, y compris Lemon Haze.

Ce que chacun des deux mots engage

« Kush » désigne quelque chose de réel : une chaîne de montagnes, un domesticat centre-asiatique néotypifié, une signature en alcools sesquiterpéniques qui a survécu à la sélection. Aucun de ces trois objets n’est attesté par le mot imprimé sur un sachet, et le génotypage montre que le même nom voyage sur des profils sans rapport. « Banana » ne prétend à rien de géographique, mais désigne une famille de composés que les analyses courantes ne cherchent pas. Le nom complet accole donc une revendication d’origine invérifiable en boutique à une revendication d’arôme non mesurée.

Nous n’avons trouvé aucun génotypage publié portant spécifiquement sur des lots vendus sous ce nom, aucune analyse terpénique de ces lots citant le guaiol ou les eudesmols, et aucune filiation documentée ailleurs que chez des sélectionneurs ou des sites marchands. L’absence de source indépendante est une information, et elle est ici la principale.

Sur le même sujet