Le haschich marocain : histoire d’une filière, du Rif à l’Europe

Du Rif berbère aux rapports d'agences européennes, l'histoire de la filière du haschich marocain : protectorats, tamisage, essor des années 1960-1970.

Chaque année, plusieurs centaines de tonnes de résine de cannabis quittent le nord du Maroc pour les marchés européens. Cette filière n’est pas née d’un coup. Elle est l’aboutissement d’une histoire agricole et politique de plusieurs siècles, où se croisent des tribus berbères du Rif, deux puissances coloniales, une demande européenne apparue dans les années 1960 et des rapports d’agences qui peinent encore à en mesurer l’ampleur réelle.

Depuis quand cultive-t-on le cannabis dans le Rif marocain ?

La date exacte reste incertaine. Les historiographes marocains du Moyen Âge, comme Al-Bakri ou Al-Maqrizi, ne mentionnent pas la plante, ce qui suggère une introduction tardive, sans doute liée aux conquérants arabes autour du dixième siècle. Elle s’implante durablement dans les montagnes du Rif, chez les tribus Ketama et Ghomara, et sa culture y est déjà établie au début du dix-neuvième siècle.

Le sultan Moulay Hassan Ier, qui règne de 1873 à 1894, légifère pour limiter le commerce du kif tout en tolérant sa culture dans une poignée de douars du territoire de Ketama et de Beni Khaled. Cette tolérance localisée, accordée à des tribus difficiles à administrer depuis Fès ou Rabat, préfigure un schéma que les deux puissances coloniales reprendront à leur compte quelques décennies plus tard.

Comment les confréries religieuses ont-elles inscrit le kif dans la vie du Rif ?

Avant d’être une culture d’exportation, le kif est une pratique locale, fumé haché avec du tabac dans une pipe courte. Des confréries comme les Issaoua ou les Hmadcha, actives dès le dix-septième siècle, ont contribué à légitimer cet usage en l’associant à des figures religieuses populaires : la légende de Sidi Haddi, saint soufi dont le nom reste attaché au kif dans la mémoire locale, en est l’exemple le plus cité. Cette légitimité religieuse a durablement protégé la plante cultivée dans le Rif, celle-là même que les paysans finiront par désigner comme variété locale lorsque des semences étrangères commenceront à lui faire concurrence, un siècle plus tard.

Quel rôle les protectorats espagnol et français ont-ils joué ?

La France obtient un monopole sur le commerce du cannabis marocain dès la conférence d’Algésiras, en 1906. Avec l’instauration du protectorat français en 1912, la vente et l’achat de kif entrent dans le monopole exclusif d’une Régie des tabacs et du kif, exploitée par la Banque de Paris et des Pays-Bas au travers d’une société co-intéressée : elle passe des contrats avec des paysans, en garantissant prix, quantités et méthodes de transformation, pour un produit destiné à la consommation locale.

Dans la zone nord, sous administration espagnole de 1912 à 1956, les autorités tolèrent la culture du kif chez des tribus berbères réputées rétives à leur autorité. Cette tolérance devient un instrument politique pendant la guerre du Rif : entre 1921 et 1926, le maréchal Lyautey autorise la culture dans la région d’Ouazzane pour empêcher qu’une confrérie locale n’accorde à la révolte d’Abdelkrim el-Khattabi contre l’Espagne le statut de guerre sainte. Un décret royal du 12 novembre 1932 interdit ensuite la culture dans le territoire sous administration française, sans mettre fin au monopole de vente, qui ne s’éteint que par un dahir du 24 avril 1954 dissolvant la Régie.

Qu’a changé l’indépendance de 1956 ?

En accédant à l’indépendance, le Maroc étend la prohibition à l’ancienne zone espagnole, provoquant un vif mécontentement dans un Rif déjà marginalisé. Mohammed V se résout à tolérer la poursuite de la culture dans cinq douars historiques, ceux de Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled. Le pays hérite ainsi d’une situation paradoxale qui durera près de sept décennies : une culture interdite par la loi mais admise de fait sur un territoire précisément délimité.

Pourquoi la demande européenne a-t-elle transformé le kif en filière du haschich, dans les années 1960-1970 ?

Jusque-là, la plante du Rif servait presque exclusivement à produire du kif fumé. La bascule vers une résine pressée destinée à l’exportation tient à la conjonction de deux faits. D’une part, une demande européenne croissante, portée par les mouvements de contre-culture des années 1960 puis par leur diffusion plus large dans les années 1970-1980. D’autre part, l’arrivée au Maroc, durant les années 1960, d’une méthode de tamisage venue très probablement du Liban, où une filière de production de résine existait déjà. Cette conjonction transforme l’économie du cannabis marocain, jusque-là tournée vers la consommation locale, en économie d’exportation. Dès le milieu des années 1970, la culture déborde des cinq douars historiques pour gagner des zones voisines.

En quoi consistait le tamisage à sec, la technique traditionnelle de séparation ?

Le principe, documenté depuis les années 1960, est celui d’un tri mécanique plutôt que d’une extraction chimique. Les sommités de la plante, une fois séchées, sont battues ou frottées au-dessus de tissus tendus, dont les mailles laissent passer les têtes de glandes résineuses tout en retenant les fragments de feuille et de tige plus grossiers. La poudre ainsi recueillie est ensuite compressée pour former les blocs vendus sous le nom de haschich. Un rapport conjoint de l’Observatoire européen des drogues cite justement le battage et le tamisage comme les deux méthodes traditionnelles de production de la résine, par opposition aux techniques à solvant apparues plus récemment sur le marché européen. Le même geste de séparation des trichomes, appliqué aujourd’hui à une fleur de chanvre légale, est décrit dans notre article sur la fabrication du hash de CBD : la logique du tri est comparable, la plante et le statut juridique ne le sont pas. En France, la production comme la détention de résine de cannabis relèvent en effet de la législation sur les stupéfiants, un point que nous détaillons dans notre suivi du débat sur la légalisation en France.

Comment la surface cultivée a-t-elle évolué entre les années 1980 et 2011 ?

Dans les années 1980, la culture du Rif central change d’échelle et de nature, glissant de parcelles traditionnelles vers des monocultures dédiées à la résine. Une enquête de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime a mesuré un pic historique en 2003, avec 134 000 hectares cultivés et une production estimée à 3 080 tonnes de résine. La publication de ces chiffres pousse les autorités marocaines à une campagne d’éradication : 15 160 hectares sont détruits en 2005, principalement dans la province de Larache. La surface retombe à 47 500 hectares en 2011, pour une production officiellement estimée à 760 tonnes.

Que montrent les rapports récents sur les rendements et les techniques ?

Selon l’analyse conjointe de l’Observatoire européen des drogues et d’Europol sur le marché du cannabis, mise à jour en novembre 2023, la surface cultivée est restée proche de 47 000 hectares entre 2010 et 2018, avant de chuter à 21 000 hectares en 2019, soit une baisse de 55 %. La production estimée suit une trajectoire moins nette : autour de 700 à 760 tonnes annuelles entre 2010 et 2017, elle tombe à 424 tonnes en 2018 puis remonte à 596 tonnes en 2019. Le même rapport souligne que ces estimations restent probablement en dessous de la réalité, les seules saisies effectuées par le Maroc, l’Algérie et l’Espagne ayant dépassé les 700 tonnes en 2019.

Il pointe surtout un changement qualitatif : des variétés hybrides, à rendement et à teneur en THC nettement supérieurs, remplacent progressivement les plants traditionnels du Rif, une modernisation que les auteurs attribuent en partie à des producteurs européens installés sur place. Cette évolution serait l’un des facteurs majeurs d’une hausse de 191 % de la teneur en THC de la résine saisie en Europe depuis le début des années 2010, aux côtés d’une production de résine à plus haute concentration qui se développe désormais aussi sur le sol européen.

Où en est la filière face à la loi marocaine de 2021 sur le cannabis légal ?

En mai 2021, le Parlement marocain adopte une loi ouvrant la culture du cannabis à des usages médicaux, pharmaceutiques, cosmétiques et industriels, sous licence et contrôle d’une agence dédiée. Ce texte met fin, sur le papier, à sept décennies de tolérance tacite héritées des accords passés avec les tribus du Rif après l’indépendance. Il ne change rien, en revanche, à l’illégalité de la résine produite pour le marché récréatif européen, qui continue de relever du droit commun marocain sur les stupéfiants. La filière du haschich se retrouve ainsi à un carrefour, entre un canal légal naissant, réservé à des usages qui n’ont rien de récréatif, et une économie d’exportation vieille de soixante ans, que rien dans ce nouveau texte ne vient formellement dissoudre.