Sous l’expression cbd à fumer, le commerce français range trois objets distincts : la fleur séchée, la résine et le joint pré-roulé. Les trois relèvent du même cadre juridique et posent la même question de combustion. Ils ne se fabriquent pas de la même façon, ne pèsent pas le même poids sur le marché, et ne laissent pas à l’acheteur la même prise sur ce qu’il achète.
Trois formats, des poids très inégaux
L’étude conduite avec le soutien de la MILDECA par les centres d’addictovigilance de Paris, Lyon et Montpellier, en partenariat avec le laboratoire de toxicologie du CHU de Lille, a commencé par un relevé de 33 sites de vente en ligne parmi les mieux référencés. Les fleurs figurent sur 29 d’entre eux, l’huile sur 29 également, l’infusion sur 25, la résine sur 23, le pollen sur 13. Les auteurs résument ce déséquilibre d’une phrase : la gamme CBD à inhaler occupe 88 % des sites étudiés. Les joints pré-roulés, eux, sont rangés parmi les produits vendus de façon anecdotique, aux côtés de la jelly, des bougies et des boissons au CBD.
Le même écart se retrouve dans les achats. Sur les 248 produits acquis en deux vagues, l’une en 2022, l’autre en 2023, le tableau des formes recense 110 herbes, 37 résines, 22 huiles, 15 pollens et 12 herbes dites spéciales ou enrobées. Un seul joint pré-roulé a pu être acheté, et deux cigarettes manufacturées. Au total, 85 % des échantillons relevaient de formes administrées par voie respiratoire.
La fleur séchée
L’OFDT décrit l’herbe comme les feuilles, tiges et sommités fleuries séchées de la plante. C’est la sommité fleurie séchée qui est vendue en sachet sous le nom de fleur de CBD. Le format laisse un contrôle visuel direct sur la matière achetée, ce que ne permet aucun produit transformé.
Le taux affiché sur ces sachets supporte mal l’arithmétique. Une étude de conformité portant sur quatorze cultivars de chanvre, analysés par chromatographie en phase gazeuse, rappelle que le rapport entre CBD et THC reste constant pendant la saison de culture, de l’ordre de 20 pour 1 dans un chanvre conforme. Les auteurs en tirent une conséquence directe : la quantité maximale de CBD d’un chanvre respectant la limite de THC tourne autour de 8 %, et avec un rapport de 25 pour 1, elle plafonne à 7,5 % quand le THC atteint 0,3 %. Le cadre de conformité est ici américain, mais le seuil chiffré coïncide avec le seuil français. Un sachet de fleur brute annonçant 20 ou 30 % ne s’accorde pas avec ce rapport. Le sujet est détaillé dans la page consacrée au taux de CBD d’une fleur.
La résine
L’OFDT range la résine, le haschisch, parmi les deux formes les plus courantes du cannabis en France avec l’herbe. C’est une forme travaillée et compactée, plus dense que la matière végétale dont elle provient. L’observatoire signale par ailleurs que certaines résines, obtenues par des modes d’extraction particuliers, sont plus concentrées en principe actif que les produits habituellement proposés et se vendent entre 15 et 30 euros le gramme.
Un ordre de grandeur situe l’écart entre les deux formes, à condition de préciser qu’il porte sur le cannabis illicite et non sur le CBD. Toujours selon l’OFDT, la teneur moyenne en THC de la résine est passée de 12,3 % en 2011 à 29 % en 2023, quand celle de l’herbe passait de 10,4 % à 14,0 % sur la même période. Dans l’échantillothèque française du CBD, résine et pollen sont d’ailleurs comptés séparément, 37 et 15 unités, alors que les fiches produit les confondent souvent. La distinction est reprise dans la comparaison résine ou fleur.
Le pré-roulé
Un joint pré-roulé est une cigarette de chanvre déjà roulée et conditionnée. Sa visibilité dépasse de loin son volume réel : un exemplaire sur 248 achats, une mention parmi les produits anecdotiques du relevé en ligne. Le format déplace surtout la vérification. Le contenu n’est ni observable, ni pesable, ni comparable à un bulletin d’analyse avant ouverture, et l’emballage devient le seul support d’information disponible. C’est précisément l’emballage que les analyses officielles trouvent le plus souvent muet.
Ce que l’étiquetage annonce et ce que l’analyse trouve
46 % des échantillons ne portaient aucun étiquetage de la composition. Parmi ceux qui en portaient un, la comparaison entre taux de CBD mesuré et taux annoncé, avec une marge de plus ou moins 20 %, ne donne une adéquation que dans 19 % des cas. Le chiffre tombe à 10 % lorsque l’on inclut les produits dont le taux ne figure que dans l’appellation commerciale. Dans 69 % des écarts, la teneur réelle était inférieure à l’annonce, seize échantillons étaient au contraire plus concentrés que promis, et quatre ne contenaient plus que des traces de CBD. Le taux médian mesuré reste bas, de l’ordre de 4 %, les valeurs hautes étant le fait des formes concentrées.
Côté THC, 88 % des produits, soit 218 sur 248, restaient sous 0,30 %. Les 30 échantillons hors seuil se situaient entre 0,4 et 1,2 %, principalement des formes à inhaler : herbe, résine, pollen et e-liquide. Ils provenaient de toutes les filières d’achat, boutique spécialisée, bureau de tabac et pharmacie d’officine comprises. Les auteurs ajoutent un calcul qui touche directement à la combustion : le THCA, forme acide du THC, est partiellement converti en THC lorsque le produit est fumé, et en appliquant la limite de 0,30 % à la somme des deux, un échantillon sur cinq relèverait du statut de stupéfiant illicite. Enfin, 4,5 % des échantillons vendus comme du CBD, dix sur 223, contenaient des néocannabinoïdes d’hémisynthèse absents de l’étiquette, HHC ou H4-CBD, le premier étant classé stupéfiant en France depuis juin 2023. L’analyse non ciblée, en revanche, n’a identifié aucun produit de coupe ni aucune autre substance psychoactive.
Le cadre légal des trois formats
L’arrêté du 30 décembre 2021, pris en application de l’article R. 5132-86 du code de la santé publique, autorise les variétés de Cannabis sativa L. inscrites aux catalogues officiels dont la teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol n’est pas supérieure à 0,30 %. Le I de son article 1er réserve la culture des fleurs et des feuilles aux agriculteurs actifs au sens de la réglementation, à partir de semences certifiées, et interdit la vente et la propagation des plants. Le III étend le même seuil aux extraits de chanvre et aux produits qui en contiennent. Le 29 décembre 2022, par sa décision n° 444887, le Conseil d’État a annulé le II, celui qui réservait fleurs et feuilles à la production industrielle d’extraits et interdisait leur vente aux consommateurs à l’état brut, en jugeant cette interdiction générale et absolue disproportionnée. La règle sur la culture, elle, n’a pas été touchée : faire pousser du chanvre reste hors de portée d’un particulier. Un autre repère s’est ajouté depuis : le 12 juin 2023, l’ANSM a inscrit l’hexahydrocannabinol et deux de ses dérivés sur la liste des stupéfiants, leur production, leur vente et leur usage étant interdits à partir du 13 juin 2023.
La combustion ne dépend pas du cannabinoïde annoncé
Aucun des trois formats ne change le mécanisme. Le Comité national contre le tabagisme rappelle que la fumée de cigarette recèle jusqu’à 7 000 composés chimiques, dont au moins 70 cancérigènes, et que ces composés naissent d’une réaction chimique entre le feu, la chaleur et l’oxygène. La mesure porte sur le tabac, pas sur le chanvre. Le tabac n’est pas pour autant absent du sujet : une étude française publiée en 2025 sur la co-consommation de tabac et de cannabis rapporte qu’en France en 2020, 94 % des usagers de cannabis de l’année l’avaient fumé sous forme de joint lors de leur dernier usage, et que 95 % d’entre eux l’avaient mélangé à du tabac. La donnée porte sur le cannabis et non sur les fleurs de CBD, et rien n’autorise à la reporter telle quelle sur ces dernières.
Reste une limite qu’il vaut mieux énoncer que combler par analogie : aucune des sources réunies ici ne chiffre la part de cannabidiol dégradée lorsqu’une fleur réelle est brûlée. Les travaux disponibles décrivent la composition de la fumée, pas le rendement en cannabinoïde. Le détail figure dans fumer du CBD, les risques que le cannabidiol ne supprime pas.
Trois formats, un même angle mort au moment de l’achat
La fleur, la résine et le pré-roulé se distinguent par leur fabrication, par leur part réelle dans les achats analysés et par le contrôle visuel qu’ils laissent. Ils convergent sur trois constats documentés : une composition absente de l’emballage dans près d’un cas sur deux et conforme dans moins d’un cas sur cinq quand elle y figure, une minorité de produits au-dessus du seuil légal de THC répartie dans toutes les filières de vente, et une fumée dont la nocivité ne dépend pas du cannabinoïde inscrit sur le sachet.