Les cannabinoïdes : qui fait quoi dans la plante, et ce que dit le droit

THC, CBD, CBG, CBN, CBC, THCV : comment le chanvre les fabrique à partir du CBGA, ce que change la chaleur, et le statut de chacun en France en 2026.

THC, CBD, CBG, CBN, CBC, THCV : on aligne volontiers ces six sigles comme six variantes d’un même produit. La chimie ne les traite pas ainsi. La plante n’en fabrique aucun sous cette forme, l’un d’eux ne dérive d’aucune voie enzymatique connue, et le droit français classe une partie d’entre eux d’après leur squelette.

Qu’est-ce qu’un cannabinoïde ?

Un phytocannabinoïde est une molécule que le chanvre synthétise dans ses trichomes glandulaires en greffant un groupement issu de la voie des terpènes sur un noyau aromatique : les chimistes parlent de polycétide prénylé. La plante le produit d’abord sous forme acide. Par extension, le mot désigne aussi des molécules produites par l’organisme et des composés de synthèse.

Leur nombre dépend de l’inventaire. Une équipe d’Aberdeen en comptait au moins soixante-dix en 2010, les chimistes qui ont décrit le THCP près de 150 en 2019, une revue de 2021 plus de 180. Les auteurs de 2019 précisent que la plupart n’ont jamais été isolés ni caractérisés.

Tout part d’un seul précurseur, le CBGA

La chaîne de fabrication est décrite dans notre article sur les trichomes glandulaires. Le point de bascule tient en une molécule, l’acide cannabigérolique ou CBGA, que trois enzymes se disputent : la THCA synthase en tire le THCA, la CBDA synthase le CBDA, la CBCA synthase le CBCA. Les deux premières partagent 96 % d’identité de séquence, rappelle une revue parue en 2021 dans le Journal of Cannabis Research.

La même revue écarte une idée longtemps répandue : la conversion chimique du CBD en THC, qu’on sait réaliser au laboratoire, ne se produit pas dans la plante. Le THC est une branche parallèle issue du même précurseur. Le CBG, lui, n’est que le CBGA privé de son groupe carboxyle.

Le THCV, une variante à chaîne courte

Le THC porte une chaîne latérale de cinq carbones, le THCV de trois : PubChem le décrit comme un 3-propyl là où le THC est un 3-pentyl, sur le même squelette. Selon une revue parue en 2021 dans Frontiers in Pharmacology, son précurseur, le CBGVA, est formé à partir de l’acide divarinolique, puis la THCA synthase elle-même le convertit en THCVA. Dans la plante, le THCV reste rare : le Conseil d’État retient des concentrations inférieures à 0,1 %.

La plante stocke des acides

Dans la biomasse fraîche, 95 % du THC, du CBD et du CBC se trouvent sous forme acide, selon un chiffre de l’ONUDC repris par la revue de 2021. La forme neutre apparaît sans enzyme, par décarboxylation, sous l’effet de la chaleur, de la lumière ou du stockage. D’où les totaux calculés des bulletins d’analyse, évoqués dans notre article sur la molécule de THC.

Ce calcul repose sur les masses molaires. PubChem donne 358,5 g/mol pour le THCA et 314,5 pour le THC : un gramme de THCA donne au mieux 0,877 gramme de THC. Le rapport est identique pour le couple CBDA et CBD, presque identique pour le CBGA et le CBG, à 0,878. Il tombe à 0,867 pour le THCVA et le THCV, allégés par leur chaîne courte. Appliquer au THCVA le coefficient du THCA surestime donc légèrement le THCV total.

Le « au mieux » compte. En 2016, une équipe de l’université du Mississippi a chauffé sous vide des extraits de Cannabis sativa entre 80 et 145 °C, en dosant neuf cannabinoïdes. La décarboxylation du THCA s’y est montrée nette et deux fois plus rapide que celle du CBDA et du CBGA, pour lesquels les auteurs constatent une perte de matière qu’ils n’expliquent pas. Le total théorique suppose une conversion complète que l’expérience ne garantit pas.

Le CBN, une molécule que la plante ne fabrique pas

Premier phytocannabinoïde isolé, à partir de haschisch à la fin du XIXe siècle, le cannabinol n’a vu sa structure élucidée qu’en 1940, rappelle une revue parue en 2022 dans Plants. Aucune voie de biosynthèse n’a été identifiée pour lui ni pour son acide : le CBN est un produit de dégradation du THC, dont un cycle s’aromatise à l’air. Sa formule brute en garde la trace, C21H26O2 contre C21H30O2, quatre hydrogènes en moins.

Il sert donc souvent de marqueur de l’âge d’un échantillon. Une équipe du Technion l’a mis à l’épreuve en 2020 : des inflorescences d’une variété riche en THC et d’une variété riche en CBD, conservées à l’obscurité de 25 à -80 °C, ont été analysées pendant un an. Le CBN, indétectable au départ, progresse dans les deux. Dans la variété riche en CBD, il reste sous 0,01 % en poids au bout d’un an, et les auteurs jugent le marqueur sans pertinence pour ce type de plante : faute de THC à oxyder, il se forme très peu de CBN.

Ce que la recherche décrit au niveau des récepteurs

Les données qui suivent viennent de membranes, de cellules modifiées ou de tissus animaux isolés. Elles disent où une molécule se fixe, pas ce que ressent une personne.

Une revue de Roger Pertwee parue en 2008 décrit le THC comme un agoniste partiel des récepteurs CB1 et CB2, et le CBD comme un antagoniste de leurs agonistes, d’une puissance inattendue. Le cas du CBD est détaillé dans notre article sur le CBD psychotrope.

Pour le THCV, une étude de 2005 sur membranes de cerveau de souris et cellules exprimant le CB2 humain conclut à un antagoniste compétitif des deux récepteurs ; la revue de 2008 nuance, en décrivant in vitro un agoniste partiel du CB2. Le CBG, étudié en 2010 sur membranes de cerveau de souris, se montre très actif sur les récepteurs alpha-2 adrénergiques et ne bloque le CB1 qu’à 10 micromolaires. Le CBC, étudié en 2019 sur cellules portant les récepteurs humains, active le CB2 mais pas le CB1. Le CBN, selon la revue de 2022, a pour le CB1 une affinité dix fois plus faible que le THC.

Le droit français lit un noyau chimique

Par une décision du 22 mai 2024, la directrice générale de l’ANSM a inscrit parmi les stupéfiants toute substance dérivée du noyau benzo[c]chromène, hydrogéné ou non, qu’elle porte ou non des substituants décrits position par position : hydroxyle en 1, carboxyle en 2 ou 4, chaîne alkyle en 3, groupes alkyle en 6, fonction cétone, alkyle, hydroxyalkyle ou alkoxy en 9. Le texte exclut nommément le cannabinol.

La définition décrit un squelette, et les noms systématiques de PubChem disent qui tombe dedans. Le THC, le THCA, le THCV et le THCVA sont des tétrahydrobenzo[c]chromènes, le CBN et le CBNA des benzo[c]chromènes. Le CBD est un benzène-1,3-diol à deux cycles séparés, le CBG un benzène-1,3-diol à cycle unique. Le CBC est un chromène simple, à deux cycles au lieu de trois. Ces trois-là, et leurs acides, ne sont pas visés.

La définition attrapait donc des molécules naturelles du chanvre. Une décision du 3 juin 2024 a exclu l’acide cannabinolique sans condition, le THCV et le THCVA « sous réserve que leur teneur ne soit respectivement pas supérieure à 0,3 % », et le THCA sous réserve de la teneur fixée par l’arrêté du 30 décembre 2021. Le Conseil d’État a rejeté le 6 juin 2025 les recours contre ces décisions, jugeant que le classement par structure moléculaire identifie précisément les substances concernées.

THC et THCA : un seuil, deux textes

Le THC ne dépend pas de cette définition. L’article R. 5132-86 du code de la santé publique interdit notamment la détention et la cession des tétrahydrocannabinols « naturels ou synthétiques », stupéfiants au sens de l’arrêté du 22 février 1990. Une décision de l’ANSM du 6 février 2026 les a déplacés de l’annexe IV à l’annexe III de cet arrêté, changement que la version consolidée de Légifrance n’intègre pas.

L’exception passe par l’article R. 5132-86-1 et l’arrêté du 30 décembre 2021, qui fixe à 0,30 % la teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol des variétés autorisées, au I de son article 1er, et des extraits et produits qui les intègrent, au III. Le Conseil d’État relève que la méthode annexée chauffe les échantillons et mesure le THC total, THCA compris. Une fleur dont le THCA converti fait dépasser 0,30 % ne bénéficie donc pas de l’exclusion de 2024. Les conséquences pour les produits dits exempts de THC sont traitées dans notre article sur le CBD sans THC.

Naturel ou hémisynthétique : où passe la frontière

Pour le Conseil d’État, les cannabinoïdes hémisynthétiques sont « modifiés chimiquement à partir de substances présentes naturellement dans la plante ». Le HHC, dont le nom systématique indique que la double liaison du THC a été saturée, a été classé par l’ANSM le 12 juin 2023. La Commission des stupéfiants de l’ONU l’a inscrit en mars 2025 au tableau II de la convention de 1971, avec effet au 6 décembre 2025 : premier cannabinoïde semi-synthétique sous contrôle international, selon l’ONUDC. L’ANSM l’a reporté à l’annexe III le 16 janvier 2026.

Le H2-CBD et le H4-CBD, dérivés du CBD sans noyau benzo[c]chromène, ont été inscrits par leur nom en mai 2024. Aux requérants qui y voyaient une atteinte au chanvre, le Conseil d’État a répondu qu’il ne ressortait pas du dossier que ces substances, ni les autres molécules classées, soient naturellement présentes dans la plante à des concentrations détectables.

Le THCP brouille la frontière. Une équipe italienne l’a identifié en 2019 dans une variété de cannabis médical, avec une chaîne de sept carbones et une teneur semi-quantifiée d’environ 29 microgrammes par gramme d’extrait, contre 39 milligrammes de THC : plus de mille fois moins. Il existe donc, au moins dans cette variété, à l’état de traces. Le Conseil d’État le range pourtant parmi les hémisynthétiques consommés en France, et la définition générique l’atteint par sa chaîne en position 3. Le texte vise la substance à l’état naturel comme produite par l’industrie : l’origine ne change rien au statut.

Le tableau molécule par molécule

Molécule Origine dans la plante Statut en France au 17 septembre 2026 Texte
CBGA Précurseur commun, formé à partir de l’acide olivétolique Non classé comme stupéfiant Pas de noyau benzo[c]chromène
CBG Décarboxylation du CBGA Non classé comme stupéfiant Pas de noyau benzo[c]chromène
THCA CBGA converti par la THCA synthase Exclu du classement si le THC total respecte 0,30 % Décisions ANSM des 22 mai et 3 juin 2024 ; arrêté du 30 décembre 2021
THC (delta-9) Décarboxylation du THCA Stupéfiant ; variétés autorisées et extraits plafonnés à 0,30 % Art. R. 5132-86 et R. 5132-86-1 CSP ; annexe III de l’arrêté du 22 février 1990 (décision ANSM du 6 février 2026) ; arrêté du 30 décembre 2021, art. 1er, I et III
CBDA CBGA converti par la CBDA synthase Non classé comme stupéfiant Pas de noyau benzo[c]chromène
CBD Décarboxylation du CBDA Non classé comme stupéfiant ; non autorisé dans les denrées alimentaires Règlement (UE) 2015/2283, rappelé par le ministère de l’Agriculture le 20 mai 2026
CBCA et CBC CBGA converti par la CBCA synthase, puis décarboxylation Non classés comme stupéfiants Chromène simple, pas de noyau benzo[c]chromène
CBNA et CBN Oxydation du THCA et du THC, sans voie enzymatique identifiée Exclus du classement générique Décisions ANSM du 22 mai 2024 (CBN) et du 3 juin 2024 (CBNA)
THCVA et THCV CBGVA converti par la THCA synthase, puis décarboxylation ; moins de 0,1 % dans la plante Exclus si chacun ne dépasse pas 0,3 % Décision ANSM du 3 juin 2024 ; Conseil d’État, 6 juin 2025, n° 494779
HHC Hémisynthétique, par saturation de la double liaison du THC Stupéfiant Décisions ANSM du 12 juin 2023 et du 16 janvier 2026 ; convention de 1971, tableau II
H2-CBD et H4-CBD Hémisynthétiques, dérivés du CBD Stupéfiants Décision ANSM du 22 mai 2024 ; Conseil d’État, 6 juin 2025
THCP Traces identifiées en 2019 dans une variété ; produits du marché hémisynthétiques selon le Conseil d’État Stupéfiant Décision ANSM du 22 mai 2024 (définition générique)

Non classé ne veut pas dire autorisé partout

Le statut alimentaire relève d’un autre texte. Le ministère de l’Agriculture rappelle, dans un communiqué du 20 mai 2026, que les denrées contenant du CBD ne sont pas autorisées au titre du règlement européen sur les nouveaux aliments, faute d’innocuité démontrée. Seules les graines, leurs dérivés et les feuilles pour infusion y échappent, à condition de ne pas être enrichies d’extraits de cannabinoïdes. Les contrôles s’étendent désormais aux denrées contenant ou mettant en avant illégalement « du CBD ou tout autre cannabinoïde ». Le tableau ci-dessus ne répond qu’à la question des stupéfiants.