Le mot circule sur les étiquettes françaises comme s’il désignait une variété, une méthode ou un niveau de gamme. Il ne désigne aucun des trois. Un moonrock est un objet composite : une fleur de chanvre au centre, une couche d’huile ou de distillat dessus, une poudre de kief collée par-dessus. Trois matières d’origines différentes, vendues sous un seul pourcentage. C’est cette structure en couches qui fragilise le chiffre affiché.
Qu’est-ce qu’un moonrock CBD, exactement ?
Un moonrock est un assemblage, pas un extrait ni une variété. Une inflorescence de chanvre sert de noyau, elle est enrobée d’une huile ou d’un distillat de cannabinoïdes, puis roulée dans du kief, la poudre de têtes glandulaires obtenue par tamisage. Le seul écrit médical qui le définisse est un rapport de cas publié dans Cureus en 2023.
Trois matières, trois origines
La première couche est une inflorescence femelle séchée. Ses cannabinoïdes sont fabriqués dans des glandes microscopiques accrochées aux bractées florales, celles qui donnent à une fleur son aspect givré. Où naissent les cannabinoïdes dans la plante compte ici, parce que les deux couches suivantes n’en sont que des concentrations successives.
La deuxième couche est un extrait. Le mot distillat, souvent employé pour la décrire, ne figure dans aucun texte français : l’arrêté du 30 décembre 2021 parle d’extraits de chanvre sans distinguer ni les procédés ni les degrés de pureté. On ignore donc ce qui a été déposé. Dans l’étude de 248 produits CBD financée par la MILDECA et publiée en décembre 2023, les taux mesurés vont de l’état de trace à 90 %, les valeurs maximales revenant toutes aux formes concentrées, et la médiane de l’ensemble reste sous 5 %. Une couche prise dans le haut de cette distribution, posée sur une fleur prise dans le bas, ne donne pas un mélange prévisible.
La troisième couche est du kief. Le manuel d’identification de l’ONUDC le décrit comme ce qui passe à travers un tamis quand on émiette de l’herbe, le refus retenant graines et fragments de tige. Il le range parmi les formes d’herbe purifiée et non parmi les résines : au microscope, il garde les caractères du végétal. Le mot pollen, qu’on lit parfois pour cette poudre, ne décrit pas ce qu’elle est, et le kief n’est pas davantage une résine pressée.
Pourquoi un taux affiché tient mal sur un objet en couches
Un pourcentage de cannabinoïdes n’est pas une propriété qu’on lit sur un objet, c’est le résultat d’une mesure faite sur quelques centaines de milligrammes. Pour qu’il vaille pour le lot, la matière doit être rendue homogène avant le prélèvement. L’ONUDC est explicite : le cannabis végétal est un matériau hétérogène, fait de têtes, de feuilles, de tiges et de fragments, et il doit être broyé puis homogénéisé avant analyse quantitative, faute de quoi le laboratoire doit démontrer que l’homogénéité du prélèvement reste dans la tolérance admise.
Le guide Eurachem consacré à l’incertitude venant de l’échantillonnage, édition 2019, en tire la conséquence : l’hétérogénéité compte parmi les facteurs les plus importants de cette incertitude, parce que des prélèvements faits à des endroits différents d’une même cible donnent des concentrations différentes, et que la dépendance entre concentration et emplacement est inconnue, donc non corrigeable. Le même guide rappelle que l’échantillonnage constitue souvent la contribution la plus lourde à l’incertitude totale, devant l’analyse elle-même.
Un moonrock est le cas d’école de cette difficulté : trois matières de compositions différentes, disposées en couches, dans des proportions que rien n’indique. Le taux affiché est une moyenne pondérée dont on ignore les poids.
Ce que les mesures comparées montrent
Une étude parue dans Scientific Reports en 2025 a porté sur 277 produits achetés dans 52 boutiques du Colorado, 178 fleurs et 99 concentrés, avec un critère de conformité fixé à plus ou moins 15 % du taux annoncé. Résultat contre-intuitif : 96,0 % des concentrés y tombaient contre 56,7 % des fleurs, le taux mesuré restant dans les deux cas inférieur au taux annoncé. Une étude PLOS One de 2023 sur 23 fleurs va dans le même sens, avec 78 % des échantillons sous la valeur basse de leur étiquette.
Ces travaux portent sur le THC d’un marché américain régulé, pas sur le CBD français, et ne se transposent pas tels quels. Ils isolent pourtant la variable qui compte : un concentré est homogène et facile à doser, un produit botanique ne l’est pas. Un moonrock cumule les deux natures sans être homogène nulle part, ce qui en fait mécaniquement le format où l’écart entre l’annonce et le contenu a le plus de place pour s’installer, sans qu’aucune intention du vendeur soit nécessaire. La question du taux le plus élevé qu’on peut afficher se heurte ici à une limite de mesure avant toute limite de plante.
Ce qu’une étude française a trouvé dans les produits vendus
L’étude MILDECA a été menée par trois centres d’addictovigilance, à Lyon, Montpellier et Paris, avec le laboratoire de toxicologie du CHU de Lille. Les achats ont eu lieu de juin à octobre 2022 puis de mars à juin 2023, en boutique, en ligne, en pharmacie et en bureau de tabac. Sur 248 produits analysés, 30 dépassaient 0,30 % de delta-9-THC, avec des teneurs de 0,4 à 1,2 %. En y ajoutant la forme acide, le THCA, 21 % des échantillons basculaient au-delà du seuil. La liste des formes achetées comporte une catégorie nommée herbe spéciale, plus ou moins enrobée, avec douze échantillons : la fleur enrobée n’est pas un objet théorique.
Sur l’étiquetage, le constat est sévère. Les auteurs ont retenu une marge très large, plus ou moins 20 % entre taux annoncé et taux mesuré, et n’ont trouvé une correspondance que dans 19 % des échantillons, 10 % en comptant les produits dont le taux figure dans le nom commercial. Par ailleurs 46 % des échantillons ne portaient aucun étiquetage de composition, et sur les 223 produits vendus comme du CBD, 10 contenaient du HHC ou du H4-CBD sans que rien ne l’indique.
Le seuil de 0,30 % couvre-t-il un moonrock ?
Oui, et le texte est sans ambiguïté. Le III de l’article 1er de l’arrêté du 30 décembre 2021 dispose que la teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol des extraits de chanvre, ainsi que des produits qui les intègrent, n’est pas supérieure à 0,30 %, sous réserve de dispositions européennes de sécurité alimentaire. Un moonrock intègre un extrait par construction : la formule le vise directement. Le raccourci selon lequel le seuil ne porterait que sur la plante ne résiste pas à la lecture, comme le détaille l’article sur ce que la loi dit du THC résiduel.
Le II du même article, celui qui réservait les fleurs et feuilles à la production industrielle d’extraits et interdisait leur vente brute, a été annulé par le Conseil d’État le 29 décembre 2022, décision n° 444887. Cette annulation ne touche ni le I ni le III. Le régime des extraits et des produits qui les intègrent est donc resté en place.
Ce que le mot moonrock ne dit pas de la molécule ajoutée
Rien, sur une fiche produit, n’oblige à préciser de quel cannabinoïde est faite la couche déposée. Or le droit français a bougé deux fois. Le 12 juin 2023, l’ANSM a classé comme stupéfiants l’hexahydrocannabinol, son acétate et l’hexahydrocannabiphorol, avec effet au 13 juin. Une décision du 22 mai 2024, publiée le 24 mai, a ensuite étendu le classement aux cannabinoïdes de synthèse et d’hémisynthèse formés à partir d’un noyau chimique de type benzo[c]chromène, ainsi qu’au H2-CBD et au H4-CBD, avec interdiction de production, de vente et d’usage au 3 juin 2024. Une décision modificative prise début juin 2024 a exclu du classement des substances susceptibles d’être présentes à de très faibles concentrations dans le chanvre industriel, textile ou agricole : le cannabinol et son acide, le THCV et le THCVA sous réserve de rester sous 0,30 %, et le THCA dès lors que sa teneur en THC respecte le seuil.
Un nom commercial ne renseigne donc ni sur la famille chimique de l’enrobage ni sur son statut. Les dix produits porteurs de HHC ou de H4-CBD non déclarés ont été achetés avant le classement de 2024, mais ils montrent qu’un étiquetage peut rester muet sur la molécule réellement présente.
La méthode officielle de dosage ne vise pas ce genre d’objet
L’arrêté du 30 décembre 2021 renvoie, pour la détermination de la teneur, à une méthode placée en annexe. Ce protocole est conçu pour des variétés cultivées, pas pour un produit fini : selon la procédure retenue, il demande de prélever sur 50 plantes une portion de 30 centimètres contenant au moins une inflorescence femelle, ou sur 200 plantes le tiers supérieur de chaque plante, dans une fenêtre calée sur la floraison. Le matériel analysé est du végétal séché et broyé.
Le seuil s’applique donc bien aux extraits et aux produits qui les intègrent, mais la procédure annexée décrit comment mesurer une parcelle de chanvre sur pied. Aucun protocole officiel ne dit comment prélever un caillou fait de trois couches. Contrôler un moonrock suppose un choix de méthode laissé au laboratoire, choix qui n’apparaît nulle part sur l’emballage.
Ce qui se vérifie sur un bulletin d’analyse
Trois éléments se contrôlent sans compétence particulière. Le premier est le rattachement : un bulletin doit porter un numéro de lot, et ce numéro doit être celui du produit qu’on a en main. L’étude française signale l’inverse chez certains revendeurs, des certificats portant des numéros de lot différents de ceux du produit acheté.
Le deuxième est le couple delta-9-THC et THCA. Le seuil porte sur le delta-9-THC, mais le THCA s’y convertit par décarboxylation, sous l’effet de la chaleur, de la lumière ou du temps : dans l’échantillothèque française, additionner les deux faisait passer la proportion de produits hors seuil d’environ 12 % à 21 %. Un bulletin qui ne donne qu’une des deux valeurs laisse la question ouverte, et un chiffre annoncé sans son incertitude ne permet pas de dire si un produit est sous ou sur le seuil.
Le troisième est le périmètre. Un bulletin établi sur la fleur seule, avant enrobage, ne dit rien du produit assemblé, puisque les deux couches ajoutées apportent leurs propres cannabinoïdes en proportions inconnues. Pour couvrir un moonrock, il doit avoir été établi après assemblage et le préciser. À défaut, le taux imprimé sur l’étiquette est une addition faite sur le papier entre trois matières qui n’ont jamais été mesurées ensemble.