Un contrôle routier, un écouvillon passé à l’intérieur de la joue, quelques minutes d’attente. Le boîtier que tiennent les forces de l’ordre ne cherche pas à savoir si le produit consommé était légal, ni s’il s’appelait fleur de CBD, résine ou autre chose. Il cherche une liste de molécules fixée par arrêté, et le cannabidiol n’y figure pas.
Les molécules inscrites dans l’arrêté
L’arrêté du 13 décembre 2016 fixe les modalités du dépistage prévu par le code de la route. Son article 3 traite du recueil salivaire dans une première partie, du recueil urinaire dans une seconde. Pour la salive, il énumère quatre familles de substances et, pour chacune, un seuil minimal de détection que le dispositif employé doit respecter.
- Cannabiniques : 9-tétrahydrocannabinol (THC), 15 ng/ml de salive
- Amphétaminiques : amphétamine, métamphétamine et MDMA, 50 ng/ml de salive
- Cocaïniques : cocaïne ou benzoylecgonine, 10 ng/ml de salive
- Opiacés : morphine et 6-monoacétylmorphine, 10 ng/ml de salive
Une seule molécule du cannabis apparaît dans cette liste. Le CBD n’y est pas, et aucun dispositif de dépistage routier ne le recherche. Un test salivaire ne dit donc jamais qu’une personne a consommé du cannabidiol. Il dit qu’une quantité de THC a été trouvée dans sa salive, ou qu’elle ne l’a pas été.
Pourquoi le cannabidiol ne fait pas réagir le test
Ces dispositifs fonctionnent par immunoessai : des anticorps reconnaissent une molécule cible et déclenchent le signal coloré. Une étude publiée en 2023 dans le Journal of Analytical Toxicology a passé six immunoessais commerciaux au crible avec des cannabinoïdes voisins du THC. Le CBD lui-même n’a montré aucune réactivité croisée avec les six kits, pas plus que le 7-COOH-CBD ou l’acide cannabidiolique. Deux de ses métabolites hydroxylés, le 6-OH-CBD et le 7-OH-CBD, en ont montré une, avec une sélectivité variable selon le kit et le seuil retenu.
Une limite tient à la méthode : ces travaux portent sur des immunoessais urinaires, pas sur les kits salivaires employés au bord de la route. Aucune publication équivalente n’a été trouvée pour ces derniers. La conclusion utilisable reste étroite : rien n’indique que la molécule de CBD elle-même fasse virer un test, et l’arrêté ne la mentionne pas.
Le THC résiduel, lui, passe dans la salive
C’est là que le risque se joue. Une fleur vendue légalement contient du THC en quantité résiduelle, et cette quantité ne reste pas dans le sachet. Deux études italiennes ont mesuré ce que devient ce THC après consommation d’un cannabis dit léger.
Dans la première, publiée en 2018, six personnes ont fumé un gramme d’une fleur titrant moins de 0,2 % de THC. Les concentrations salivaires de THC mesurées dans la première demi-heure allaient de 2,5 à 21,5 ng/ml, avant de décroître lentement. La seconde, publiée en 2020 par la même équipe, portait sur des cigarettes de 1 g dosées à 0,16 % de THC et 5,8 % de CBD, avec six participants par groupe. Trente minutes après la fin d’une cigarette, la salive contenait entre 5,1 et 15,5 ng/ml de THC. Après quatre cigarettes fumées en quatre heures, la fourchette montait de 11,2 à 24,3 ng/ml.
Ces chiffres se comparent directement au seuil de 15 ng/ml de l’arrêté, et une partie des mesures le dépasse. Un travail australien de 2019 va dans le même sens en évaluant deux appareils de terrain, le DrugWipe 5s et le DrugTest 5000, annoncés l’un et l’autre à 10 ng/ml de THC. Deux participants ont dépassé ce niveau après avoir vaporisé le produit placebo, qui contenait moins de 1 % de THC. Les auteurs en tirent qu’un cannabis riche en CBD et très pauvre en THC peut suffire à produire un résultat positif sur ces appareils, en dehors de toute altération de la conduite. La question du THC résiduel dans les produits CBD se pose donc en pratique, pas seulement sur le papier.
Le rapport MILDECA de 2023 ajoute une couche. Sur l’échantillothèque analysée, 88 % des produits (218 sur 248) restaient sous 0,3 % de THC. Trente échantillons dépassaient la limite, avec des taux de 0,4 à 1,2 %, principalement des formes à inhaler, et ils provenaient de toutes les filières de vente, boutique spécialisée, bureau de tabac et pharmacie d’officine comprises. Le même rapport signale qu’en additionnant le THC et son précurseur acide, le THCA, un échantillon sur cinq franchirait la barre des 0,3 %. Et il écrit que l’infraction de conduite après usage de stupéfiants peut être constatée alors même que l’usager ne consommait que du CBD.
Ce qui suit un dépistage positif
Le dépistage n’est qu’une première étape. En cas de résultat positif, un prélèvement salivaire est effectué pour analyse de confirmation en laboratoire. L’article 10 du même arrêté fixe pour cette analyse un seuil de 1 ng/ml de salive pour le THC. La personne interpellée peut se réserver le droit de demander une contre-expertise sanguine, réalisée par un médecin, un interne ou un infirmier, avec un seuil de 0,5 ng/ml de sang ; la demande se formule dans les cinq jours suivant la notification des résultats. Les chiffres tombent donc d’un facteur quinze entre l’appareil de terrain et le laboratoire.
Ces appareils de terrain ne sont d’ailleurs pas des instruments de mesure. Dans l’étude australienne, rapportée au seuil de confirmation de 10 ng/ml, la sensibilité atteignait 45 % pour le DrugWipe 5s et 67 % pour le DrugTest 5000, la spécificité 92 % et 86 %, la justesse 79 % et 80 %. Le projet européen DRUID recommande 80 % au minimum sur ces trois critères : aucun des deux appareils n’y parvenait sur les trois à la fois, la sensibilité restant loin du compte dans les deux cas. La procédure elle-même est détaillée sur notre page consacrée au contrôle routier et au CBD.
Un seuil de détection n’est pas un seuil d’incrimination
La Cour de cassation a tranché ce point le 21 juin 2023 (chambre criminelle, n° 22-85.530). Un conducteur soutenait que le THC retrouvé provenait de CBD légal et restait sous le seuil réglementaire. La Cour répond que l’infraction est constituée dès lors que l’usage est établi, « peu important que le taux de produits stupéfiants ainsi révélé soit inférieur au seuil minimum prévu par l’arrêté », lequel « est un seuil de détection et non un seuil d’incrimination ». Ce seuil sert à calibrer les appareils, pas à définir une tolérance.
Les peines ont changé. Dans sa version issue de la loi n° 2025-622 du 9 juillet 2025, l’article L. 235-1 du code de la route punit la conduite après usage de stupéfiants de trois ans d’emprisonnement et 9 000 euros d’amende, cinq ans et 15 000 euros en cas d’alcool associé. Six points sont retirés du permis, neuf avec l’alcool. S’y ajoutent suspension jusqu’à cinq ans, annulation avec interdiction de repasser l’examen, stages et confiscation du véhicule. Le refus de se soumettre aux vérifications constitue une infraction distincte, punie par l’article L. 235-3 de deux ans d’emprisonnement et 4 500 euros d’amende.
Il n’existe pas de méthode de contournement
Aucune technique, aucun produit, aucun délai ne fait disparaître le THC déjà présent dans la salive. Les seules données publiées décrivent l’inverse : après inhalation, le THC apparaît dans la salive en quelques minutes. Ce que les études italiennes ne couvrent pas, faute de suivi prolongé, c’est la durée totale pendant laquelle il reste détectable après une fleur légale. Ce trou de connaissance vaut mieux qu’une estimation inventée. Tenter d’altérer un prélèvement ou de s’y soustraire relève du refus de vérification, donc du pénal. Hors de la route, le dépistage en entreprise obéit à d’autres règles, développées sur notre page consacrée au CBD et au travail.
Ce que le résultat ne dit pas
Un test positif n’indique ni la quantité consommée, ni le moment de la consommation, ni l’origine légale ou illégale du produit, ni l’aptitude à conduire au moment du contrôle. Il signale la présence d’une molécule classée stupéfiant au-dessus d’un seuil technique. Le cannabidiol, lui, n’entre à aucun moment dans l’équation : le résultat ne le mesure pas, ne le mentionne pas et ne protège de rien.