La molécule de THC : structure chimique, récepteurs CB1 et CB2

Formule brute, stéréochimie et parenté avec le CBD : ce que contient la molécule de THC, et comment elle se fixe sur les récepteurs CB1 et CB2.

Le sigle THC circule partout dans les conversations sur le cannabis et sur le chanvre légal, le plus souvent sans que la molécule elle-même soit décrite. Elle porte pourtant un nom systématique, une formule vérifiable et un mode d’action documenté depuis la fin des années 1980.

Ce que dit la formule brute

Le delta-9-tétrahydrocannabinol répond à la formule C21H30O2, pour une masse molaire de 314,5 g/mol (PubChem, CID 16078). Son nom systématique, (6aR,10aR)-6,6,9-triméthyl-3-pentyl-6a,7,8,10a-tétrahydrobenzo[c]chromén-1-ol, décrit trois blocs assemblés : un cycle aromatique portant une fonction phénol, une chaîne pentyle de cinq carbones accrochée à ce cycle, et un troisième cycle refermé sur l’aromatique par un atome d’oxygène.

Aucun atome d’azote dans l’inventaire. Le THC n’est donc pas un alcaloïde, contrairement à la nicotine, à la caféine ou à la morphine, qui en contiennent toutes. Son coefficient de partage calculé, un XLogP de 7, le range parmi les composés très lipophiles : il se dissout dans les corps gras et les solvants organiques, pratiquement pas dans l’eau. Cette seule donnée conditionne une grande partie de son comportement, du stockage dans les tissus jusqu’aux méthodes d’analyse en laboratoire.

Le « delta-9 » désigne une position sur le squelette

Le préfixe ne relève pas du vocabulaire commercial. Il indique où se situe la double liaison dans le cycle non aromatique, sur le carbone numéroté 9. Déplacer cette double liaison d’un seul carbone ne produit pas un THC atténué : cela produit une autre molécule, qui porte alors un autre numéro et un autre nom.

Les descripteurs (6aR,10aR) ajoutent une contrainte de géométrie. La forme produite par la plante existe dans une seule configuration spatiale, son image dans un miroir constituant un composé distinct. Deux structures peuvent aligner exactement les mêmes atomes sans se comporter de la même façon face à une protéine.

Le THC et le CBD ont exactement les mêmes atomes

Le cannabidiol affiche la même formule brute, C21H30O2, et la même masse molaire de 314,5 g/mol (PubChem, CID 644019). La différence tient au troisième cycle : chez le CBD il n’est pas refermé, ce qui laisse deux fonctions phénol libres sur le noyau aromatique, là où le THC n’en conserve qu’une, le second oxygène servant de pont entre les deux cycles. Le nom systématique du CBD le dit en toutes lettres, avec sa terminaison en benzène-1,3-diol.

Cette parenté a laissé une trace historique. La structure et la stéréochimie du CBD sont déterminées en 1963 par Mechoulam et Shvo ; le delta-9-THC est isolé sous forme pure l’année suivante par Yechiel Gaoni et Raphael Mechoulam, à partir d’un extrait de haschisch ; et la preuve finale de structure passe par la conversion du CBD en THC sous traitement acide doux (Mechoulam et Hanuš, 2000). Les deux molécules se séparent par un agencement, pas par une composition.

Dans la plante, la molécule est d’abord un acide

Le végétal ne fabrique pas directement du THC. Il produit son précurseur acide, le THCA, de formule C22H30O4 et de masse molaire 358,5 g/mol (PubChem, CID 98523), soit le même squelette augmenté d’une fonction carboxyle. L’enzyme responsable, la THCA synthase, s’exprime exclusivement dans les cellules sécrétrices des trichomes glandulaires, et la réaction se déroule dans la cavité de stockage de ces glandes (Sirikantaramas et coll., 2005).

La perte du groupe carboxyle, sous l’effet de la chaleur ou simplement du temps, transforme le THCA en THC. De là vient la présentation habituelle des bulletins d’analyse, qui séparent le THC déjà formé, le THCA restant, et un « THC total » additionnant les deux après conversion théorique du second.

CB1 et CB2, deux récepteurs couplés aux protéines G

Les récepteurs cannabinoïdes sont des protéines à sept domaines transmembranaires, codées par les gènes CNR1 et CNR2, dont la transduction principale passe par la famille Gi/Go (IUPHAR/BPS Guide to Pharmacology ; Kano, 2014). CB1 a longtemps été appelé récepteur central, ou récepteur au THC ; CB2, récepteur périphérique. Les deux appellations résument leur répartition : CB1 s’exprime abondamment dans le cerveau, CB2 surtout dans les cellules du système immunitaire à la périphérie (Kano, 2014 ; StatPearls, 2023).

Le delta-9-THC y figure comme agoniste partiel, sur CB1 comme sur CB2. Un agoniste partiel se fixe et active le récepteur, mais avec un plafond d’effet inférieur à celui d’un agoniste complet, quelle que soit la quantité disponible. La chronologie de ces découvertes reste récente : la présence d’un récepteur spécifique est établie dans le cerveau de rat en 1988, le récepteur est cloné en 1990, et le second est identifié et cloné à partir de la rate de rat en 1993 (Mechoulam et Hanuš, 2000).

Un système qui fonctionnait avant l’arrivée de la plante

Ces récepteurs n’attendaient pas le cannabis. L’organisme produit ses propres ligands, l’anandamide identifié en 1992, dont le nom vient du sanskrit ananda, félicité, puis le 2-arachidonoylglycérol en 1995. Le 2-AG est fabriqué à partir des lipides membranaires quand le calcium s’élève dans le neurone post-synaptique ou que certains récepteurs y sont activés ; il est libéré par ce même neurone et remonte le sens habituel de la transmission pour agir sur les récepteurs CB1 du terminal pré-synaptique, où il freine la libération de neurotransmetteur (Kano, 2014).

La différence avec le THC tient à cette logique locale. Un endocannabinoïde est produit à la demande, à une synapse donnée, puis dégradé rapidement. Le THC arrive par la circulation générale et atteint les récepteurs CB1 partout où ils sont exprimés, sans ce ciblage ni cette brièveté.

Ce que l’organisme en fait ensuite

Plus de 80 métabolites du delta-9-THC ont été décrits chez l’humain. La première étape, portée principalement par le cytochrome P450 2C9 et accessoirement par le 2C19, produit le 11-hydroxy-THC, lui-même actif ; l’oxydation se poursuit vers le THC-COOH, avant une phase de glucuronoconjugaison (Hassenberg et coll., 2020). Les voies d’élimination diffèrent d’un métabolite à l’autre, le 11-hydroxy-THC passant surtout par les fèces plutôt que par les reins. Le THC-COOH, terme de cette chaîne, est le composé recherché dans les urines en toxicologie médico-légale et en médecine du travail (Jung et coll., 2025).

Pourquoi le CBD ne prend pas la place du THC

Le CBD ne se contente pas d’être moins actif sur CB1. Il s’y comporte comme un modulateur allostérique négatif non compétitif : il réduit l’efficacité et la puissance du 2-AG comme du delta-9-THC sur les voies de signalisation PLCβ3 et ERK1/2 dépendantes de CB1, en se fixant ailleurs que sur le site de l’agoniste, l’effet dépendant de résidus polaires situés en positions 98 et 107 de l’extrémité amino-terminale du récepteur (Laprairie et coll., 2015). Deux molécules aux atomes identiques n’occupent donc même pas le même emplacement sur la même protéine.

Des teneurs qui ont doublé d’un côté

La quantité présente dans un produit compte autant que la structure de la molécule. Selon l’OFDT, la teneur moyenne en THC de la résine de cannabis analysée en France est passée de 12,3 % en 2011 à 29 % en 2023, celle de l’herbe de 10,4 % à 14,0 % sur la même période. Les produits vendus comme chanvre se situent à l’autre extrémité de l’échelle, sous le plafond réglementaire applicable en France, ce qui déplace entièrement la question de la dose.

Ce que la structure ne dit pas

Connaître la formule, la stéréochimie et les récepteurs explique une affinité de liaison, pas une expérience individuelle ni le contenu réel d’un produit donné. Le trajet de la molécule dépend aussi du mode de consommation : l’OFDT rappelle que les effets observés peuvent tenir au delta-9-THC lui-même comme aux substances issues de sa combustion, les goudrons, absentes de la plante avant qu’on y mette le feu. Brûler un végétal, quel qu’il soit, ajoute au tableau des composés que l’inventaire chimique de départ ne contenait pas, et le chanvre légal n’échappe pas à cette règle.