Beldia hash : d’où vient ce mot et ce qu’il désigne au Maroc

Beldia hash : ce mot d'arabe marocain désigne la variété locale du Rif, le kif, et non un type de résine. Son origine, son histoire et son cadre légal.

Le mot circule sur les étiquettes de résines vendues en France, dans les descriptions de boutiques en ligne et dans les conversations, comme s’il désignait un type de haschich, un niveau de qualité ou une méthode de fabrication. Il ne désigne rien de tout cela. Beldia est un adjectif de l’arabe marocain, et il renvoie à une plante précise : la variété locale cultivée dans le Rif, celle que l’on appelait kif avant l’arrivée massive des hybrides.

Un adjectif du darija avant d’être un nom de produit

Le terme dérive de l’étymon arabe balad, le pays. En darija, beldi qualifie ce qui est local et autochtone : un poulet, un poivron rouge, et depuis peu le cannabis. Le géographe Pierre-Arnaud Chouvy, chercheur au CNRS, souligne que les mots employés au Maroc pour dire territoire, terroir et variété locale dérivent tous de cette même racine, ce qui relie dans la langue des notions que le français sépare. L’adjectif n’existe d’ailleurs qu’en miroir de son contraire, roumi, ce qui vient d’ailleurs. Un produit ne peut être dit beldi que s’il possède un pendant étranger auquel s’opposer.

Kif et beldiya nomment la même plante

Le mot kif vient de l’arabe kayf, le plaisir. Il désignait d’abord un mélange de cannabis haché et de tabac fumé dans une petite pipe appelée sebsi, puis, par métonymie, la plante locale qui servait à préparer ce mélange. Cette plante est décrite comme une population ancienne, isolée géographiquement, adaptée à la sécheresse du Rif par des siècles de sélection paysanne et de conditions locales. Ses caractéristiques répondent à la définition d’une variété-population : forte tolérance aux stress biotiques et abiotiques de la région, pollinisation ouverte, rendements moyens mais stables, faibles besoins en intrants.

La production de haschich au Maroc, elle, est bien plus récente que la culture de la plante : elle ne démarre qu’au début des années 1960, quand la fabrication de résine supplante progressivement la préparation du kif à fumer. La chronologie de la résine marocaine est donc courte, alors que celle de la plante ne l’est pas.

Pourquoi la plante locale a eu besoin d’un nom

Tant qu’il n’existait qu’une seule plante dans le Rif, personne n’avait besoin de préciser qu’elle était locale. Le nom beldiya apparaît quand des variétés importées s’installent. Lors d’un travail de terrain conduit en juillet 2013, Chouvy et la sociologue Kenza Afsahi recueillent auprès des cultivateurs les nouveaux noms donnés à l’ancienne plante : beldiya, mais aussi maghribiya (marocaine), aadiya (ordinaire) ou kdima dyalna (notre ancienne). Auparavant, on l’appelait surtout naanaa (menthe) ou aachba (tige).

En face, les hybrides portent des noms qui insistent sur leur extranéité : gaouriya (l’européenne), romiya (l’étrangère), pakistana. La plus répandue dans le Rif en 2013 s’appelle khardala, un mot qui signifie mélange, également surnommée berraniya, l’étrangère. Le vocabulaire enregistre en direct une rupture agricole : la variété locale ne devient beldia qu’au moment où elle cesse d’être la seule.

Rendement et eau, ce qui a fait basculer le Rif

Le basculement ne tient pas au goût mais à l’économie. Selon les enquêtes de l’ONUDC citées par les deux chercheurs, le taux d’extraction de résine obtenu à partir du kif atteignait 2,8 % en 2004 et seulement 2 % en 2005. Les cultivateurs interrogés en 2013 rapportaient que 100 kg de khardala coupée pouvaient rendre jusqu’à 7 kg de résine la première année, 5 kg la deuxième et 3 kg la troisième. D’après ces mêmes cultivateurs, les hybrides produisent trois à cinq fois plus de haschich que le kif.

Le prix de cet écart se paie en eau. Le kif était cultivé en bour, c’est-à-dire en pluvial, et supportait des niveaux élevés de stress hydrique. Les nouvelles variétés exigent l’irrigation. La proportion de parcelles de cannabis irriguées passe de 12 % en 2004 à 20 % en 2005, et les auteurs décrivent en 2013 une multiplication des forages profonds dans une région sujette à la sécheresse. Même lorsqu’elles sont irriguées, les parcelles de kif consomment nettement moins d’eau que celles plantées en cultivars étrangers.

Ce que ce nom ne dit pas de la résine

Une résine issue du kif traditionnel n’a rien à voir avec ce que le mot haschich recouvre aujourd’hui. En s’appuyant sur les mesures de Robert Clarke, Chouvy rappelle que le haschich marocain des années 1970 et 1980 affichait en moyenne 6,3 % de CBD et 7,9 % de THC. Les savonnettes de 250 g saisies en Europe dans les années 1980 et 1990 tournaient autour de 8 % de THC. À partir des années 2000, les chiffres montent : 10 % en 2007, 12 % en 2011, puis 16 % de THC en moyenne en 2012 pour la résine analysée en France par l’Institut national de police scientifique.

La courbe française confirme la tendance. L’OFDT relève une teneur moyenne en THC de la résine passée de 12,3 % en 2011 à 29 % en 2023. Autrement dit, un produit vendu sous le nom beldia n’a aucune raison mécanique d’avoir la composition de la beldia historique, et le nom seul ne renseigne ni sur la variété réellement employée ni sur ce qui distingue une résine d’une fleur.

Le statut légal de la beldia au Maroc

Le Maroc a ouvert la culture du cannabis à des usages médicaux, pharmaceutiques et industriels avec la loi 13-21, adoptée par le parlement le 26 mai 2021. La première récolte légale a eu lieu en 2023. Le plafond de 1 % de THC a été fixé par le décret 1297-22 du 12 mai 2022, soit plus de trois fois le seuil de 0,3 % retenu dans l’Union européenne. Problème : la beldia dépasse largement ce plafond. Sur la centaine de kilos de résine issue de cette première récolte et exportée vers la Suisse, 48 kg provenaient non pas de la variété locale mais d’un cultivar suisse, le Fenomax.

En mars 2024, l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis a inscrit la variété locale sur la liste des cultivars autorisés. L’agence a ensuite indiqué que des licences de culture de beldiya avaient été accordées à 73 coopératives regroupant 1 225 agriculteurs sur 1 262 hectares ; au 23 avril, seuls 903 agriculteurs la cultivaient effectivement, sur 757 hectares, dans les provinces de Taounate, Chefchaouen et Al Hoceima. La presse marocaine a rapporté le 2 mars 2024 le cas d’une coopérative de Ketama, dans la province d’Al Hoceima, dont une trentaine d’agriculteurs ont obtenu l’autorisation pour un usage industriel, sous conditions strictes. Compte tenu de sa teneur en THC, la récolte de kif ne peut aujourd’hui être vendue qu’à l’industrie pharmaceutique, et des programmes de sélection cherchent à en abaisser le taux.

Un nom qui n’est protégé nulle part

En France, la résine de cannabis relève de la législation sur les stupéfiants issue de la loi du 31 décembre 1970, et sa production comme sa détention sont des infractions. Une résine authentiquement beldia, avec sa teneur en THC, tombe sous cette qualification et ne relève en aucun cas du seuil de 0,30 % de THC qui encadre les produits légaux. Quant aux résines pauvres en THC commercialisées sous ce nom, elles utilisent un terme qui ne fait l’objet d’aucune protection juridique : ni appellation d’origine, ni indication géographique, ni cahier des charges. Chouvy défend l’appellation d’origine comme la meilleure protection possible pour une variété-population et un produit de terroir, tout en constatant qu’aucune n’existe pour le haschich marocain, illégal dans son propre pays. Tant que ce vide subsiste, beldia reste un mot d’usage, libre d’emploi, que n’importe quel vendeur peut apposer sur n’importe quel produit sans avoir à le justifier.