Le nombre 420 circule sur des tee-shirts, dans des titres de morceaux, sur des enseignes de boutiques et dans les descriptions de profils. Son usage est compris de ceux qui l’emploient, son origine beaucoup moins. Les explications qui reviennent le plus souvent, un code radio de police, un article de loi californien, un décompte de molécules, se contredisent entre elles et aucune ne tient devant les documents disponibles. La seule piste qui résiste à l’examen part d’un lycée de Californie, à l’automne 1971.
Cinq lycéens et une statue de Louis Pasteur
La scène se passe à San Rafael, dans le comté de Marin, au nord de San Francisco. Cinq élèves du lycée local, Steve Capper, Dave Reddix, Jeffrey Noel, Larry Schwartz et Mark Gravich, se sont donné un surnom collectif, les Waldos, parce qu’ils se retrouvaient près d’un mur.
Leur rendez-vous se tenait à 16 h 20, devant la statue du chimiste Louis Pasteur installée sur le campus. L’heure n’avait rien de symbolique : elle correspondait à la fin de la journée de classe, le groupe parlant d’une quête d’après-cours. La formule de départ n’était d’ailleurs pas « 420 » mais « 4:20 Louis », que les intéressés orthographient aujourd’hui « 420 Louie », référence directe au point de ralliement. Après plusieurs sorties infructueuses, l’usage a raccourci l’expression jusqu’à ne garder que le nombre.
Le motif du rendez-vous, tel que les Waldos le racontent sur leur propre site, tenait à une carte. À l’automne 1971, l’un d’eux avait reçu un plan menant à une parcelle de cannabis dissimulée dans les bois de la péninsule de Point Reyes. Le planteur, un militaire des gardes-côtes qui craignait d’être arrêté, leur laissait la récolte. Les sorties se sont répétées, la parcelle n’a jamais été retrouvée. Le code, lui, est resté dans leur vocabulaire, puis a débordé du groupe. Ce glissement d’un mot de passe privé vers un terme partagé se retrouve dans une bonne partie du vocabulaire associé au 420.
Comment le mot est sorti du comté de Marin
La sortie du cercle initial passe par la musique. Dave Reddix est devenu roadie auprès de Phil Lesh, bassiste des Grateful Dead, par l’entremise de son frère, proche du musicien. Le public du groupe suivait les tournées de ville en ville, et c’est par ce milieu que l’expression a commencé à circuler hors du comté de Marin.
La chaîne de transmission reste la partie faible du dossier. Les noms, les lieux et l’année de départ s’appuient sur des pièces datées, le trajet exact du mot d’une bande de lycéens vers un public itinérant des années 1970 relève de la reconstitution après coup, pas de la preuve.
Le tract d’Oakland, décembre 1990
Un épisode précis explique pourquoi la légende du code de police s’est imposée. Le 28 décembre 1990, sur le parking de l’Oakland Coliseum où jouaient les Grateful Dead, un tract a été distribué par un groupe de Deadheads dont aucun n’a jamais été identifié. La feuille invitait à se retrouver le 20 avril à 16 h 20, sur la crête de Bolinas au mont Tamalpais. Steve Bloom, alors responsable des pages d’actualité du magazine High Times, en a reçu un exemplaire.
Le texte affirmait une origine policière : « It started as the police code for Marijuana Smoking in Progress. » Il situait par ailleurs la naissance du terme à San Rafael à la fin des années 1970, soit une décennie trop tard. Bloom l’a publié dans le numéro de mai 1991, première mention du 20 avril comme date de rassemblement dans le magazine. Une feuille anonyme distribuée sur un parking est donc à l’origine de l’explication la plus répandue au monde. Bloom a reconnu depuis que le tract se trompait sur ce point, tout en rappelant que ses auteurs cherchaient d’abord à fixer un rendez-vous commun. C’est de ce tract que descend directement la date du 20 avril telle qu’elle est observée depuis.
Les Waldos ne se sont manifestés publiquement qu’en décembre 1998, huit ans après la mise en circulation de la version policière. L’antériorité de la légende sur le récit documenté explique sa longévité : elle a occupé le terrain près d’une décennie sans contradicteur.
Ce que dit vraiment l’article 420 du code pénal californien
Une variante de la même légende invoque non pas un code radio mais un article de loi. Le texte existe : la section 420 du code pénal de Californie, ajoutée en 1905, qualifie de délit le fait d’empêcher ou d’entraver illégalement une personne qui souhaite s’installer paisiblement sur des terres publiques fédérales situées en Californie, ou de faire obstacle au libre passage sur ces terres à des fins d’entrée, d’installation ou de résidence. Il n’y est question ni de cannabis, ni de stupéfiants, ni d’aucune substance.
Le versant radio de la légende ne tient pas davantage. Le nombre ne correspond à aucun code d’infraction liée au cannabis dans les nomenclatures policières américaines. Là où il désigne quelque chose, comme à Las Vegas, il renvoie à un homicide.
Les autres origines qui circulent
Plusieurs explications concurrentes reviennent régulièrement. Elles ont un point commun : elles partent du nombre et cherchent ensuite quelque chose à quoi le rattacher.
- Le cannabis contiendrait 420 composés chimiques. Le nombre de composés identifiés dans la plante dépasse les 500, dont environ 120 terpènes et plus de 70 cannabinoïdes, et aucun décompte sérieux ne s’est arrêté à 420.
- Le morceau « Rainy Day Women #12 & 35 » de Bob Dylan donnerait 420 en multipliant 12 par 35. Le calcul fonctionne, le lien avec l’usage du terme n’a jamais été établi.
- Le 20 avril serait la date de naissance d’Adolf Hitler. La date est exacte et sans le moindre rapport avec l’histoire du nombre.
- 16 h 20 serait l’heure du thé aux Pays-Bas. Il n’existe pas d’heure du thé nationale néerlandaise.
- Bob Marley serait mort un 20 avril. Il est né le 6 février 1945 et mort le 11 mai 1981.
Des lettres postées, un drapeau et un coffre bancaire
Le récit des Waldos se distingue des autres par un point rare en matière d’argot : il s’appuie sur des pièces matérielles, conservées selon eux dans un coffre bancaire. Le groupe présente des lettres postées au début des années 1970 contenant des occurrences du terme, dont un lot daté de 1974 retrouvé en 2018, affranchi d’un timbre Andrew Jackson à 10 cents. S’y ajoutent un drapeau batik confectionné en cours d’arts plastiques par une amie du groupe, les relevés de scolarité attestant l’existence de ce cours, et un numéro du journal du lycée, le Red and White, où le nombre apparaît dans une colonne de questions posées aux élèves.
Ces pièces sont présentées par les intéressés eux-mêmes, ce qui invite à la prudence. Un élément extérieur vient toutefois les appuyer : les éditeurs de l’Oxford English Dictionary ont pris contact avec le groupe pour examiner ces documents, et l’entrée ajoutée au dictionnaire en 2017 cite certains d’entre eux comme premières occurrences enregistrées. C’est le seul travail d’authentification indépendant connu sur ce dossier.
Ce que le 20 avril ne change pas au droit français
Le nombre est un marqueur culturel importé des États-Unis, sans existence juridique en France. Le cannabis y relève du régime des stupéfiants, et aucune date du calendrier ne suspend ce régime. Le CBD suit un cadre distinct : par une décision du 29 décembre 2022 (n° 444887), le Conseil d’État a annulé le II de l’article 1er de l’arrêté du 30 décembre 2021, qui interdisait la vente aux consommateurs de fleurs et feuilles brutes de chanvre. La juridiction a jugé cette interdiction disproportionnée pour des variétés dont la teneur en THC reste inférieure à 0,30 %, en relevant que le cannabidiol ne présente pas de propriétés psychotropes, contrairement au delta-9-THC. Ce que recouvre exactement ce seuil est détaillé dans notre point sur le seuil de 0,30 % de THC.
La parcelle de Point Reyes n’a jamais été retrouvée
L’ironie de cette histoire tient à son point de départ. Si les cinq lycéens avaient trouvé la parcelle dès la première sortie, le rendez-vous de 16 h 20 n’aurait servi qu’une fois. C’est la répétition des recherches infructueuses qui a installé la formule dans leur langage courant, assez longtemps pour qu’elle en sorte. Un nombre devenu universel doit son existence à une expédition ratée, et sa notoriété mondiale à une explication fausse imprimée dans un magazine en 1991.